Tara Duncan contre la reine noire - Page 1 - Extrait de Tara Duncan contre la reine noire, de Sophie Audouin Mamikonian DU MÊME AUTEUR TARA DUNCAN Tara Duncan. Les Sortceliers, Le Seuil, 2003 (Pocket, 2007). Tara Duncan. Le Livre Interdit, Le Seuil, 2004 (Pocket, 2007). Tara Duncan. Le Sceptre Maudit, Flammarion, 2005. Tara Duncan. Le Dragon Renégat, Flammarion, 2006. Tara Duncan. Le Continent Interdit, Flammarion, 2007. Tara Duncan dans le piège de Magister, XO Éditions, 2008 (Pocket, 2009). Tara Duncan et l’invasion fantôme, XO Éditions, 2009. Tara Duncan. L’Impératrice maléfique, XO Éditions, 2010. La Danse des obèses, roman, Laffont, 2008 (Pocket, 2010). Indiana Teller. Lune de printemps, M. Lafon, 2011. © XO Éditions, 2011 ISBN : 978-2-84563-531-9 172089YMZ_REINE_FM9_XML.fmPage4Jeudi,1.septembre20113:4415 Sophie Audouin-Mamikonian Tara Duncan contre la Reine Noire Roman 172089YMZ_REINE_FM9_XML.fmPage5Jeudi,1.septembre20113:4415 172089YMZ_REINE_FM9_XML.fmPage10Jeudi,1.septembre20113:4415 11 Prologue Le fantôme ou lorsqu’on en voit un, assurément, ce n’est pas normal… Le président des États-Unis ne parvenait pas à fermer l’œil. Il se tournait et se retournait dans son lit, pourtant confor- table. Ce n’était pas sa réélection qui l’inquiétait vraiment, même s’il savait qu’il allait probablement perdre en face du jeune et fringant adversaire démocrate. Il était fatigué et n’avait pas vraiment envie de se représenter. Et puis, à un certain âge, lorsque le cynisme commence à remplacer la compassion, il est temps d’arrêter et de se reti- rer pour pêcher la truite dans les torrents de montagne. Or il adorait la pêche. Bien plus que la politique. D’accord, il était inutile de s’obstiner, il n’arriverait pas à dormir. Poussant un discret soupir, il se leva avec précaution pour ne pas réveiller sa femme, enfila ses pantoufles de cuir crème, une robe de chambre noir et rouge, et se dirigea vers son bureau. Il aurait été nettement plus pratique que celui-ci soit contigu à sa chambre. Ainsi, il aurait pu s’y glisser discrète- ment et personne n’aurait su que le dirigeant du plus puis- sant pays au monde avait des insomnies. Cela dit, il n’était probablement pas le seul président à avoir du mal à dormir, c’était inhérent à la fonction. Président égale insomnie. Oui, cela allait souvent ensemble. Dehors, John, l’un des gardes du corps, le salua d’un murmure. Puis avertit ses collèges que « Gladiateur » se 172089YMZ_REINE_FM9_XML.fmPage11Jeudi,1.septembre20113:4415 12 dirigeait vers son bureau. Le président eut un faible sourire en foulant la moelleuse moquette bleue. C’était lui qui avait choisi son nom de code. Essentiellement parce qu’il avait souvent la sensation d’être dans une arène, pleine de lions affamés. Sur son passage, les hommes, bien réveillés en dépit de l’heure tardive, adressaient des « Bonsoir, monsieur le prési- dent » à l’homme aux cheveux blancs, grand, au dos voûté, qui dirigeait leur pays depuis déjà quatre ans. De nouveau, il soupira. Dieu que ces années étaient passées vite ! Son pays souffrait. La planète entière souffrait. La pollution, les matières premières, les appétits démesurés des entreprises et des hommes consumaient la Terre. Et personne ne savait vraiment comment arrêter le train infernal. Quoique ce train-là aille plutôt à la vitesse d’un missile. Et vers une identique destruction. Le garde lui ouvrit poliment la porte de son bureau. Il réprima un rictus agacé. Quoi ? Il avait l’air si épuisé qu’il ne puisse plus ouvrir une porte lui-même ? Mais il garda sa pen- sée pour lui. Inutile de s’énerver contre le fringant jeune homme qui ne faisait que son boulot. Dehors, les puissants projecteurs éclairaient le parc de la Maison Blanche. Il alluma la lumière de son bureau et se laissa tomber dans son fauteuil. Comme il était seul, il en profita pour poser ses pieds sur le bureau impeccablement ciré, en équilibre instable sur les roulettes, ravi comme un gamin. Sa femme détestait quand il faisait ça, elle avait peur qu’il ne tombe et ne se brise quelque chose. Elle avait raison. Il se cassa la figure. Pas à cause du fauteuil. À cause du fantôme. Incrédule, le président ouvrit de grands yeux en se redres- sant à demi derrière son bureau. Il s’était fait mal dans sa chute, mais ne sentait rien. — Mais… mais, balbutia-t-il, qu’est-ce que… Ce n’était pas un fantôme genre Casper, quasiment trans- lucide. Celui-ci paraissait furieusement solide, sauf qu’il flot- tait à plus de un mètre du sol et que les objets se voyaient vaguement à travers. 172089YMZ_REINE_FM9_XML.fmPage12Jeudi,1.septembre20113:4415 Il pouvait aussi les toucher, apparemment. Car il souleva l’horloge sur la cheminée avec précaution, et la reposa déli- catement en hochant la tête. Puis il fit le tour du bureau ovale, marquant un grand inté- rêt pour tout ce qui s’y trouvait : chaises, fauteuils, bibelots et même le magnifique tapis qui recouvrait le somptueux parquet de bois clair. Instinctivement, le président se frotta les yeux. Hélas, le fantôme n’avait pas disparu lorsqu’il les rouvrit. Le président n’avait pas bu d’alcool au dîner. Donc, il n’était pas soûl. Mon Dieu, il avait des hallucinations ! Peut- être même une tumeur au cerveau ? Il glissa la main vers le téléphone avec la pensée absurde que ses gardes du corps ne pourraient pas faire grand-chose contre un esprit. Si esprit il y avait. Le faible frôlement alerta le fantôme. Il regarda le prési- dent. Dont la main s’arrêta net. Le fantôme pencha la tête de côté et le dévisagea pensive- ment. Puis il prononça une phrase très étrange : — Bonjour, monsieur, excusez-moi de vous déranger, dites-moi, vous pesez combien, à peu près ? 172089YMZ_REINE_FM9_XML.fmPage13Jeudi,1.septembre20113:4415 172089YMZ_REINE_FM9_XML.fmPage14Jeudi,1.septembre20113:4415 15 1 Magister ou comment être en déni total de la perte de l’être aim… convoité. Quelques heures plus tôt, sur AutreMonde… C’était comme une douleur. Un lancement insidieux du côté de son cœur. Si inattendu, si violent qu’il n’arrivait pas à le maîtriser. Cela le poignardait, jour et nuit, sans répit. Et cela le rendait fou. Il allait en mourir. Mourir d’amour, alors qu’il était l’ennemi public numéro un1 d’une demi-douzaine de planètes, n’était-ce pas totale- ment pathétique ? Magister se redressa. Sa robe d’un gris presque noir, tissée dans la plus pure soie d’aragne, flotta un instant autour de lui. Son masque d’or s’assombrit peu à peu pour refléter les tourments de son âme. Il contempla le corps devant lui, celui de Selena Duncan. La jeune femme qui reposait là, enveloppée dans un cocon de machines étincelantes, semblait vivante. Pourtant, elle ne l’était pas. Ce n’était que son enveloppe physique. Son esprit, lui, avait déjà rejoint l’OutreMonde, l’endroit où les sortce- liers allaient après leur mort. Parfois, il avait envie de hurler. Sa rage, son désespoir ne trouvaient ni repos ni répit. Il faillit gémir mais se retint. Il 1. Magister se sous-estime. En fait, ce n’est pas moins de sept planètes qui rêvent de faire frire son foie aux petits oignons et de le déguster avec un bon verre de vin rouge – enfin, pour ceux de ses ennemis qui peuvent manger et connaissent le vin rouge… 172089YMZ_REINE_FM9_XML.fmPage15Jeudi,1.septembre20113:4415 16 avait résisté aux tortures des dragons. Mais ce que personne ne savait, ce que personne n’avait jamais vu, c’était ce qu’ils avaient fait de lui. Ils lui avaient brisé les membres, avaient fracassé ses dents et sa mâchoire, arraché sa peau, autant avec leur pouvoir qu’avec leurs griffes, le marquant à jamais. Délibérément, il coupa sa connexion avec la Chemise démoniaque, qui alimentait son pouvoir. La Chemise apparut, flottant devant lui, les visages empri- sonnés des démons hurlant de rage comme s’ils voulaient en sortir. Il la posa sur une chaise, qui se mit à trembler et à fumer au contact corrosif des âmes démoniaques contenues dans l’étrange tissu noir. Magister vacilla un instant, et du sang se mit à couler sur son cœur, à l’emplacement, invisible, qui l’avait lié à la Chemise. Il saignerait ainsi jusqu’à ce qu’il rétablisse la connexion. Il détailla son corps parfait dans le miroir sculpté : son large cou de guerrier, ses longues jambes musclées, ses pec- toraux impeccables, ses abdos à faire pleurer un gymnaste médaillé. Puis il laissa son pouvoir s’écouler. Son masque dis- parut en partie, dévoilant une bouche abîmée ; sa haute taille se voûta ; l’une de ses jambes se tordit légèrement. À présent, c’était un homme encore blessé qui faisait face au miroir. Couturé de cicatrices qui rampaient sur sa peau bla- farde, tels des vers sanglants. Pourtant, sous ses blessures, on apercevait son ancienne beauté qui émergeait lentement, comme si elle tentait de se reconstruire en dépit des dom- mages. — Ils ne t’ont pas raté, mon vieux, murmura-t-il d’une voix désolée. Saloperies de dragons ! Un jour, ils vont payer, je le jure. Il avait conscience que parler à son corps dans un miroir comme s’il allait lui répondre n’était pas tout à fait normal. Mais, après tout, le monde disait qu’il était fou, il n’avait aucune raison de ne pas se comporter comme tel. Il scruta et rescruta les terribles dommages qui s’effaçaient. Seules deux personnes encore vivantes l’avaient vu ainsi : Selenba, son bras droit – la terrible vampyr l’avait surpris un jour où, comme aujourd’hui, il avait dévoilé son véritable corps. La pitié, le dégoût qu’il avait lus dans ses yeux avaient 172089YMZ_REINE_FM9_XML.fmPage16Jeudi,1.septembre20113:4415 17 failli le détruire. Il avait effacé ce souvenir de l’esprit de Selenba. Sa féroce associée lui était trop utile. La deuxième était Selena, étendue devant lui. La ravissante, tendre et fragile Selena Duncan. Qui n’avait pas reculé. Qui au contraire s’était avancée, compatissante, prête à l’aider. Cela aussi avait failli le détruire. Et cela aussi, il l’avait effacé de l’esprit de Selena. Il ne voulait pas plus de pitié que de compassion. Au fur et à mesure que les années s’écou- laient, il avait découvert un fait étrange. La puissante magie destructrice des dragons, qui l’avait empêché de réparer son corps comme il le désirait, cédait petit à petit. Avant de rencontrer Selena, sans le soutien de la magie démoniaque, il pouvait à peine marcher. Puis il avait remar- qué que la jeune femme semblait avoir une sorte de présence curative, qui combattait le poison. Petit à petit, il avait pu se tenir droit. Ses dents avaient repoussé ; à présent, il pouvait manger normalement. Ouf, plus de soupes, à son grand soulagement. Son dos s’était redressé, sa jambe aussi, et ses cicatrices s’effaçaient. Son intérêt pour Selena s’était mué en recon- naissance. Puis en besoin. Puis en amour. Et son amour pour elle avait décuplé les pouvoirs de guérison de sa magie. Il concevait que c’était un amour étrange, aussi tordu que sa pauvre carcasse, mais c’était le mieux qu’il avait à proposer. D’ici un à deux ans, son corps serait totalement réparé. Recouvrerait-il sa beauté d’antan, celle qui avait séduit Amava, la princesse dragon ? Au point qu’elle meure d’amour pour lui ? Mais, à présent que Selena était morte, que se pas- serait-il ? Allait-il rester dans ce corps encore fragile ? La jeune femme lui était aussi indispensable que l’air qu’il res- pirait, pas uniquement parce qu’il l’aimait, mais aussi parce qu’elle était la seule qui pouvait le sauver. Et maintenant il pouvait bien se l’avouer, même s’il détestait savoir qu’il avait besoin de quelqu’un d’autre. La seule qui pouvait le guérir. Il ferma les yeux, derrière son masque qui se reforma, cachant sa bouche trop sensible. Il n’était pas question qu’il meure pour rejoindre Selena en OutreMonde. Il avait bien trop de choses à terminer sur AutreMonde, mais aussi sur Terre. 172089YMZ_REINE_FM9_XML.fmPage17Jeudi,1.septembre20113:4415
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