Jude. R, Shaké Mouradian - Page 1 - Extrait de Jude. R, de Shaké Mouradian « Au cœur de l’Amérique, un road movie sombre, intense et captivant Julien Dimastromatteo éditeur de Jude R. sur MMC Books © My Major Company Books / XO Éditions, 2011 ISBN : 978-2-84563-505-0 Job: Jude_R Div: 002 Page N°: 4 folio: 4 Op: mimi Session: 12 Date: 12 octobre 2011 à 13 H 52 Shaké Mouradian Jude R. roman My Major Company Books / XO Éditions Job: Jude_R Div: 002 Page N°: 3 folio: 3 Op: mimi Session: 12 Date: 12 octobre 2011 à 13 H 52 Job: Jude_R Div: 002 Page N°: 6 folio: 6 Op: mimi Session: 12 Date: 12 octobre 2011 à 13 H 52 1. Jude R. balance sa cigarette par la fenêtre, la bouche sèche. La vieille Chevrolet est une four- naise. Paraît qu’on a dépassé les trente-cinq, du jamais vu par ici. Le soleil martèle le bitume avec fureur. Les collines alentour semblent virer chaque seconde un peu plus au roux, les arbres sentent déjà le roussi. Les pneus s’embraseraient qu’il n’en serait pas surpris. Mais pour Jude R., la journée déroule ses heures, semblable à toutes les précédentes. La route est déserte. Elle s’offre devant lui, sans limites. L’horizon garde ses distances et, chaque fois qu’il pense l’atteindre, il recule de nouveau. Au loin, le même but, qui se dérobe sans cesse. Encore une cigarette. Six mois que la clim a rendu l’âme, la chaleur est suffocante. Il y a bien ce Diner, en bordure de route, deux kilomètres plus loin, un endroit crasseux où per- sonne ne s’arrête jamais à part quelques pauvres hères déshydratés par le climat. Mais qui résiste- rait à l’appel d’une bière bien fraîche, fût-elle la plus abjecte de tout le continent? Il gare sa guimbarde d’un autre âge sur le parking. À peine a-t-il poussé la porte du lieu que cette maudite musique country l’agresse déjà. Elle le Job: Jude_R Div: 003 Page N°: 1 folio: 7 Op: fcollin Session: 17 Date: 11 octobre 2011 à 11 H 27 7 harcèle depuis la dernière station-service. À croire qu’ils se sont tous passé le mot rien que pour lui chatouiller les nerfs. Pour un dimanche à quatre heures de l’après- midi, la salle est sacrément vide : deux types assis au bar engloutissent un hamburger, et plus loin, à une table du fond, un autre pique du nez au-dessus d’une carte routière. Ses bras puissants ont cuit au soleil, sûrement un routier paumé. Jude R. n’est pas plus tôt installé que bière et cendrier atterrissent ensemble sur sa table. Sally le dévisage. « T’as une sale tête, Jude Ray », lance-t-elle en réprimant un sourire narquois. Il ne relève pas. De toute façon, Sally est déjà loin. Décidément, ce foutu demi est aussi mauvais que dans ses souvenirs. Mais peu importe, il n’en sent plus le goût. Dehors, une voiture vient de stopper sur le bord de la route, un vieil homme squelettique s’en extirpe avec peine, puis une jeune métisse. Elle tient à la main un vieux sac de voyage usé et, sous le poids, son bras semble s’allonger. La voiture disparaît, laissant derrière elle les deux silhouettes perdues dans un nuage de pous- sière. Saisi d’une quinte de toux, le vieil homme lève un poing rageur à l’adresse du chauffeur. Quelques jurons plus tard, le vieux pousse la porte du Diner. Son corps décharné est couvert tant bien que mal de loques miteuses, et son sourire édenté accentue encore les creux de sa trogne. Il entreprend du regard un petit tour de salle tout en tirant la patte. Puis d’un mouvement Job: Jude_R Div: 003 Page N°: 2 folio: 8 Op: fcollin Session: 17 Date: 11 octobre 2011 à 11 H 27 Jude R. 8 souple, surprenant pour sa vieille carcasse, il se glisse sur un siège à la table de Jude R. Incrédule, celui-ci toise le vieux qui s’humecte les lèvres avec nervosité, tout en lorgnant la bière. « Savez pas où je pourrais trouver quelqu’un qui emmènerait la gamine un peu plus vers le sud, par hasard? » demande-t-il, l’œil insistant. Jude R. laisse s’installer un silence pesant. Mais il sent que le vieux ne lâchera pas si facilement. Il le voit se tasser sur lui-même, dans l’attitude du pauvre bougre abattu par la méchante fatalité. « J’ai eu du mal à venir jusqu’ici, lance la voix geignarde. On vient du New Jersey. » Jude R. jette un coup d’œil vers le parking. L’adolescente est restée là, figée. Le regard accro- ché à la route, elle retient d’une main les longues mèches de ses cheveux noirs que le vent brûlant emmêle. Presque aussi maigre que le vieux, elle semble inexistante dans son pantalon de toile gris, qu’elle a retroussé jusqu’aux genoux. « J’ai des rhumatismes, continue de gémir le vieux. Savez pas à quel point ça fait mal, les rhu- matismes! Et ma sciatique… comme un coup de poignard dans tout le dos, et ça descend dans la jambe et le pied. Une saloperie. Presque impos- sible de marcher. Avec la p’tite c’est trop dur, je tiendrai pas le choc, c’est sûr. » Il s’interrompt. Commence à se sentir à l’aise dans son rôle de misérable. D’une main pas très sûre il saisit le verre de Jude R. et siffle le reste de bière bruyamment. Jude R. n’a pas bronché. Il regarde les mains du vieux. Elles pourraient appartenir à un autre corps. De curieuses paluches à la peau plus blanche que celle de certaines Françaises, et qui Job: Jude_R Div: 003 Page N°: 3 folio: 9 Op: fcollin Session: 17 Date: 11 octobre 2011 à 11 H 27 Jude R. 9 font un rude contraste avec le reste de sa carcasse recuite de soleil. Sa langue claque contre son palais. Il a apprécié la bière. Il reprend : « Faudrait quelqu’un qui lui fasse faire un bout de chemin. Même seulement quelques bornes. Mais faut pas qu’ça embête, hein, dès que c’est plus sur votre route, elle trouvera une autre auto. C’est un sacré trajet, faut qu’elle aille jusqu’au Mexique. » Il tente un sourire pitoyable, et rebranche sa litanie : « Ça te dérangerait pas, dis, un type comme toi, jeune et libre?! Tu pourrais la prendre avec toi. » Jude R. observe la gosse à travers la vitre. Elle a trouvé refuge au pied d’un arbre, celui que ce foutu soleil a rongé jusqu’au cœur, jusqu’à en calciner la sève. Ne reste de lui qu’une écorce aussi vivante que du carton. Jude R. croise le regard de la gamine. Ses idées se troublent. Elle doit avoir à peine quinze ans. Son regard : deux perles noires. La lumière s’y accroche, leur prête des teintes métallisées, celles des peuples venus de l’Inde. Il s’entend grogner : « Je vais au Texas. — Tu vas au Texas? répète le vieux, en tous- sant si fort que sa mâchoire rachitique manque de voler en éclats. Si ça c’est pas une bonne nouvelle! T’es un vadrouilleur, toi, ça se voit tout de suite. C’est ce que je me suis dit quand je suis rentré : c’ui-là, c’est un vadrouilleur. Si tu vas au Texas, ça sera bien pour elle, et à toi, ça te coûterait rien. Et si tu pouvais pousser jusqu’à El Paso, près de la frontière d’avec le Mexique, ça serait encore mieux. Faut qu’elle aille retrouver M. Marquez, ajoute-t-il en se forçant de nouveau à tousser. Job: Jude_R Div: 003 Page N°: 4 folio: 10 Op: fcollin Session: 17 Date: 11 octobre 2011 à 11 H 27 Jude R. 10 — C’est pas dit que je change pas d’idée et que j’aille plutôt vers le nord », articule lentement Jude R. Il fait un signe à Sally, qui accourt avec une autre bière. Après avoir avalé quelques gorgées, il ajoute d’une voix de gorge : « Et c’est quoi son prénom? — Lipi. Au Mexique, hein? insiste le vieux d’une voix chevrotante. Essaye de l’emmener jusqu’à la frontière. » Étonné lui-même du peu de résistance qu’il oppose, Jude R. acquiesce d’un mouvement de tête. Il ignore ce qui le pousse à accepter. Peut- être juste une affaire de pitié. Peut-être que cette façon crispante, grotesque, qu’a le vieux de s’api- toyer sur lui-même le touche. Quoi qu’il en soit, il doit passer par le Texas. Il n’a pas le choix, on l’attend à Dallas. Il pourra toujours la laisser là-bas. Il pêche dans sa poche trois, quatre pièces de monnaie, les jette sur la table et quitte le Diner, flanqué du vieillard qui interpelle aussitôt la gosse d’une voix criarde. Lipi est en train de creuser la terre avec ses mains. Elle regarde ses doigts, ses ongles noirs, et ses yeux pleurent. C’est la poussière. Elle creuse le plus profondément possible, pour s’enfouir dans le trou. Elle a déjà fait un trou de ce genre quand elle vivait dans le New Jersey avec son grand-père. C’était pour enterrer Délice, le chat de Liam. Il était tellement moche et faisait tellement de boucan qu’elle lui avait tordu le cou. Au moins lui était sorti de ce monde, de ce ramassis de conneries et de violence, de sang et de folie. Inu- tile de se dorer la pilule, ils jouent tous à la guerre Job: Jude_R Div: 003 Page N°: 5 folio: 11 Op: fcollin Session: 17 Date: 11 octobre 2011 à 11 H 27 Jude R. 11 et à la haine, les petits et les grands, et même leurs chiens et leurs chats; la contagion. Ils cherchent tous l’horreur pour le sale frisson que ça procure, et ils savent rien, ils savent pas que cette saloperie les dépasse, qu’elle nous écrase et qu’on ne s’en relève pas. Des marionnettes, voilà ce qu’on est, les marionnettes de nos jeux de débiles, parce que les vraies règles nous échappent. D’ailleurs tout nous échappe… Un coup de vodka, voilà ce qu’il lui faut, histoire de s’abrutir un peu la caboche sous ce soleil de malade. Et voilà pourquoi sa mère planquait des bouteilles sous la baignoire. Des litres de vodka pour plus rien comprendre. Chaque soir c’était le même rituel, et ça coulait de la bouteille aussi doux que du petit-lait. C’est bête, ce matin-là elle n’avait même pas eu le temps de faire le plein avant de s’envoler vers les anges. Peut-être que là-haut, elle continue de biberonner. Au-dessus de Lipi, le ciel est bleu océan, un trompe-l’œil sans fond qui cuit les paupières. À vouloir y plonger sa rage on finit brûlé vif, elle le sait, à quinze ans sa rétine est déjà salement amochée. « Dis bonjour, lui fait le vieux, c’est ce type qui va t’emmener. — Salut », s’exécute-t-elle sans enthousiasme, en le lorgnant de biais. Le type est immense, ses épaules n’en finissent pas. Et ce regard… Rien ne semble pouvoir don- ner vie à ce bleu presque transparent, qui la traverse comme si elle n’était pas là, comme si elle n’existait pas. Sous des semaines de barbe et la forêt de ses cheveux blonds, il se cache, elle en est sûre. Ce type lui fait froid dans le dos : le parfait assassin en cavale. Job: Jude_R Div: 003 Page N°: 6 folio: 12 Op: fcollin Session: 17 Date: 11 octobre 2011 à 11 H 27 Jude R. 12 Lipi ne prend pas la peine de dire au revoir. Ça n’a pas l’air de contrarier le vieux. D’un geste sec il s’empare seulement du sac qu’elle tient à la main. Elle grimpe dans la voiture d’un mouvement brusque, les yeux sur ses chaussures sans lacets. La Chevrolet de Jude R. se fait prier. Elle tousse un instant sous les coups d’accélérateur, avant de céder à l’autorité. Ils ont déjà couvert dix mètres quand Lipi se tourne vers le vieil homme, et lui adresse un sourire moqueur. Il regarde l’auto s’éloigner. Une fois qu’elle a disparu à l’horizon comme un mirage de chaleur, il rebrousse chemin d’un pas miraculeusement alerte et pousse à nouveau la porte du Diner, bien décidé à descendre quelques bocks. Il s’assied, pose le sac sur la table et glisse une main à l’intérieur. Un grognement de rage lui échappe. Il se dresse comme un diable et s’en va demander le téléphone à Sally. Une minute plus tard, il traîne à nouveau son corps déglingué vers la table, et s’écroule sur la chaise, la mine défaite. Après la liquidation sans rémission de deux bonnes chopes, et alors que la réalité commence enfin à reculer, son œil embrumé détecte deux nouvelles silhouettes sur le seuil du Diner. Les deux types se sont immobilisés, et scrutent la pièce façon panoramique. « C’était pas de bol quand même! Pas plus couil- lon qu’un pneu crevé! » s’exclame l’un d’eux, pour la galerie. Il continue de fouiller la salle d’un regard aigu, qui s’illumine en apercevant Sally. Accoudée au bar, clope au bec, elle feuillette une revue. Il siffle doucement, et s’avance vers elle d’un pas de conquérant : Job: Jude_R Div: 003 Page N°: 7 folio: 13 Op: fcollin Session: 17 Date: 11 octobre 2011 à 11 H 27 Jude R. 13
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