Le Grand Voyage - T1, N. Vanier - Page 1 - Le Grand Voyage - T1 : Mohawks et le peuple d'en haut, N. Vanier DU MÊME AUTEUR Romans Solitudes blanches, Actes Sud, 1994. Le Grand Brame, J.-C. Lattès, 1998. Le Chant du Grand Nord, Tomes 1 et 2, XO Éditions, 2002. L’Or sous la neige, XO Éditions, 2004. Loup, XO Éditions, 2008. Récits Le Triathlon historique, Albin Michel, 1988. Transsibérie, le mythe sauvage, Robert Laffont, 1992. La Vie en Nord, douze ans sur la piste des trappeurs, Robert Laffont, 1993. L’Enfant des neiges, Actes Sud, 1995. Orchum : l’extraordinaire aventure d’un chien de traîneau, éditions de La Marti- nière, 1996. Un hiver sur les traces de Jack London, éditions de La Martinière, 1997. Taïga, le rêve sibérien, réédition illustrée aux éditions de La Martinière, 1998. Destin Nord, entretien avec Lionel Duroy, Robert Laffont, 1998. L’Odyssée blanche, Robert Laffont, 1999. Mémoires Glacées, XO Éditions, 2007. Livres illustrés Solitude nord, Nathan, 1990. Nord : grands voyages dans les pays d’en haut, éditions de La Martinière, 1997. Territoire, éditions de La Martinière, 1998. C’est encore loin l’Alaska, Albin Michel, 2000. L’Enfant des neiges, éditions du Chêne / XO Éditions, 2003. Le Voyageur du froid, éditions du Chêne / TF1 Éditions, 2003. Le Dernier Trappeur, éditions du Chêne / TF1 Éditions, 2005. L’Odyssée sibérienne, éditions du Chêne / TF1 Éditions, 2006. Livres pour enfants Robinson du froid, avec Diane Vanier, éditions de La Martinière, 1997. Le Dernier Trappeur, Nathan jeunesse, 2004. Tadlak, avec Diane Vanier, éditions du Chêne jeunesse, 2006. L’Odyssée sibérienne, Nathan jeunesse, 2006. Contes du Grand Nord, Flammarion, 2007. © XO Éditions, Paris, 2011 ISBN : 978-2-84563-424-4 001_420_MOHAWKS_fm9.fm Page 4 Jeudi, 22. septembre 2011 5:49 17 Nicolas Vanier Avec la collaboration de Virginie Jouannet LE GRAND VOYAGE * Mohawks et le Peuple d’en haut Roman 001_420_MOHAWKS_fm9.fm Page 5 Jeudi, 22. septembre 2011 3:31 15 001_420_MOHAWKS_fm9.fm Page 8 Jeudi, 22. septembre 2011 3:31 15 9 1. — Grand-Père, je ne peux pas croire que ton heure soit vraiment venue… Soutenu par l’adolescent et en dépit de son essoufflement, Raian laissa poindre un sourire bienveillant qui illumina sa face sillonnée de rides. Une chevelure très blanche, encore épaisse, éclairait sa peau parcheminée par les ans. Le vieux chef avait festoyé la veille au soir jusque tard dans la nuit comme le voulait la tradition. Ce matin, il avait désigné Mohawks, son arrière-petit-fils, pour se rendre à la pierre sacrée, et tous savaient le sens de cette dernière marche. L’aïeul interrompit sa progression pour reprendre son souffle et laissa échapper un soupir : — Mohawks ! Je vois le bout de mon chemin plus nette- ment qu’une lune qui se lève au-dessus de l’horizon. Lorsque l’astre s’élèvera dans le ciel ma vie s’achèvera, et c’est inéluc- table. Mohawks blêmit à ces mots. — Ne sois pas triste, car je ne le suis pas. Je continuerai à vivre à travers mes enfants. Mon sang coule dans tes veines et j’appartiens à cette terre à laquelle je fais offrande de mon corps afin de continuer à vivre en elle. La vie se nourrit de la mort. Ainsi vont les choses depuis l’éternité. Il fit un léger signe de la main, signifiant qu’il n’attendait aucun commentaire, et se remit en marche avec difficulté, puisant dans ses dernières forces. Une moue douloureuse barrait le visage résigné du jeune Nahanni. Soucieux d’adoucir son effort, Mohawks soutenait le vieillard du mieux possible mais lui-même avait le souffle 001_420_MOHAWKS_fm9.fm Page 9 Jeudi, 22. septembre 2011 3:31 15 10 court, oppressé par un sentiment de tristesse de plus en plus lancinant à mesure qu’ils approchaient de la pierre. Com- ment allait-il vivre sans Raian à ses côtés ? Il avait l’impres- sion que l’enfance et ses années de jeunesse allaient être englouties dans un ravin sans fond. Une enfance vide de père puisque Shokan était parti pour le Grand Voyage alors que Mohawks marchait à peine. Sa mère l’avait attendu vingt saisons comme l’exigeait la tradition. Mais l’homme n’était jamais revenu. Puis Aïga avait disparu à son tour, fou- droyée dans son canoë alors qu’elle traversait avec son frère le grand lac des Outardes. Le chagrin avait isolé Mohawks dans une solitude extrême. Seul son arrière-grand-père avait su l’approcher, silencieux, bienveillant. Sa lumière intérieure agissait comme un feu dans l’hiver et la présence de l’aïeul avait lentement adouci sa douleur. Il s’était installé dans la hutte de Raian avec ses deux frères aînés et la vie avait repris son cours, comme le mouvement de l’eau renaît à la fonte des glaces. Raian lui avait appris à pêcher, à chasser et à lire, sur le sol et dans le ciel, le grand livre de la vie. Il lui avait appris à regarder le monde, pas seulement celui des hommes ou des bêtes mais également l’univers plus impal- pable des esprits. Il racontait les légendes présidant à la nais- sance de toutes choses, les luttes des divinités, la terre d’en haut peuplée par les ancêtres, mais aussi les chasses qui unis- sent l’Indien et l’animal depuis que le monde est monde. Et même s’il préférait épuiser ses forces dans les grandes chasses plutôt que d’écouter ses histoires, Mohawks respec- tait l’expérience du chef et savait sa connaissance trempée au feu de l’expérience : Raian avait traversé des terres et ren- contré des êtres que nul autre avant lui n’avait croisés. Bientôt, Raian et Mohawks arrivèrent en vue de la grande pierre. S’ils en avaient la possibilité, les Indiens nahannis venaient mourir sur cette immense roche plate surplombant la rivière Sakhanani. Le village était situé à quelques centaines de mètres en amont, là où la rivière tumultueuse se calme en une immense boucle. Une chute infranchissable interdisait la navigation depuis le village, rendant inaccessible en canoë, la Pierre du dernier 001_420_MOHAWKS_fm9.fm Page 10 Jeudi, 22. septembre 2011 3:31 15 11 soupir. On s’y rendait à pied en suivant un petit sentier qui épousait les méandres de la rivière tumultueuse dont les eaux agitées conservaient la pierre sacrée dans un écrin de brillance. Bientôt, dans une demi-lune à peine, les saumons se rueraient au pied de cette chute écumante. Le soleil chauffait la surface de la pierre. Taillées dans la masse de sa circonfé- rence, de petites figurines représentaient ceux qui avaient réussi le Grand Voyage. Un magnifique aigle aux ailes majestueusement déployées incarnait Raian, l’un des der- niers Nahannis vivants à avoir accompli le fameux périple. Raian s’approcha de la sculpture, la toucha de ses doigts noueux, puis caressa du plat de la main la partie encore vierge de la pierre qui attendait d’autres figurines. Mohawks ne put s’empêcher de penser qu’un saumon à tête de grizzly aurait dû se tenir dans la roche, à la gauche de l’aigle : son père à côté de son arrière-grand-père. — Je vais mourir en imaginant ton totem proche du mien. Raian fixa Mohawks dont la bouche s’était arrondie de surprise. — Mais… Mais… ! Il bégayait, incapable de mettre de l’ordre dans ses idées. Il respira un grand coup. — Mais… Tu veux dire que… Mohawks se sentait incapable de finir sa phrase, de pro- noncer le mot. C’était tellement inaccessible, irréel, impos- sible. Raian souriait, partageant l’émotion du jeune homme et guettant sa réaction. — Tu as très bien compris, Mohawks. C’est toi qui dois accomplir ce Grand Voyage : le plus grand des voyages… — Mais… ! Mais… Rochia n’est-il pas plus brave et plus sage que moi ? Raian posa sa main sur l’épaule du jeune homme et, avant de parler, le fixa longuement avec intensité : — Ton frère est un guerrier expérimenté mais il n’est pas destiné à ce voyage, les signes ne trompent pas. Je savais depuis plusieurs printemps que tu serais le prochain voya- geur. 001_420_MOHAWKS_fm9.fm Page 11 Jeudi, 22. septembre 2011 3:31 15 12 — Et Ragirak ? Il est aussi mon aîné ! — Ragirak ne partira pas. Son bras guérit mal de sa bles- sure et le Grand Voyage requiert des hommes forts, en pleine possession de leurs moyens. Crois-moi ! Soudain, Mohawks comprit. Depuis quelques lunes, Raian avait beaucoup parlé du périple qui l’avait mené aux confins du monde d’en haut. À plusieurs reprises, il avait dénoué la peau de caribou pour lui montrer les signes qui retraçaient l’itinéraire du Grand Voyage, ceignant la Terre Mère comme une coiffe. Il lui avait donné des conseils sur la façon de conduire des rennes, insistant souvent sur la patience qui guide l’homme sage. Mohawks avait cru y deviner les signes de la grande vieillesse, or il n’en était rien : Raian préparait Mohawks. C’est pourquoi il l’avait désigné, lui entre tous, pour l’accompagner jusqu’à la pierre sacrée. — Le Grand Voyage… ! — Oui, Mohawks, c’est ton tour, ton destin. Mohawks sentit le vertige le gagner. Soudain, le monde basculait et sa perception des lieux s’en trouva bouleversée. Il regarda autour de lui, sans rien trouver à dire. Il sentait simplement un immense poids qui se libérait de sa poitrine et ouvrait le passage à un sentiment aussi puissant que le flot de la grande rivière. Une sensation qui emporterait ses sou- venirs, les briserait pour ne laisser que ce sentiment pur et neuf. Il réalisa qu’il avait toujours su, sans jamais parvenir à identifier ce sentiment de différence. Comme le disaient les chasseurs de son clan, Mohawks était le caribou blanc de la harde. Et voilà qu’aujourd’hui, arrivé aux portes de la der- nière traversée, Raian lui confiait la plus haute mission qui soit… Le Grand Voyage ! S’il revenait, Mohawks serait le des- cendant d’une lignée d’hommes exemplaires, à l’image de celui qu’il vénérait : Raian, l’avant-dernier Nahanni à avoir réussi le périple sacré. Il avait un destin ! Son sentiment de vertige le quitta, laissant un vide étrange qu’un bonheur tourmenté combla aussitôt. Il était certes effrayé par l’impor- tance de la mission, mais il était heureux. Cette constatation l’étonna. 001_420_MOHAWKS_fm9.fm Page 12 Jeudi, 22. septembre 2011 3:31 15 13 Le Zuyis partait pour un périple d’au moins quarante- huit lunes qui traçait un chemin reliant les terres d’en haut, des milliers de montagnes, une mer de taïga, de banquise et de toundra. Ce voyage, aussi incroyable qu’il fût, était avant tout une immense épreuve, très risquée. Les chances de réussir étaient très faibles. Dès lors, pourquoi Mohawks ressentait-il un tel bonheur ? Comme s’il accompagnait ses pensées, le vieillard reprit la parole : — Tu es celui qui me suit, l’Esprit de mon totem me l’a soufflé. Tu iras par la terre, la pierre, le flot et la glace. Tu marcheras là où j’ai marché, mais tu creuseras tes propres traces car les miennes se sont effacées… Avant de partir, je veux te transmettre l’Esprit du voyage qui ouvre le chemin des mondes d’en haut. Tu dois chercher le secret de nos peuples, ceux qui ont existé, ceux qui vivent aujourd’hui, ceux qui nous succéderont. Raian s’interrompit sur une violente quinte de toux et, malgré le respect dû à l’aïeul, Mohawks ne put réprimer sa curiosité : — Quel secret, Grand-Père ? Tu dis que l’Esprit va parler mais je ne suis pas chaman, seulement chasseur ! Un faible sourire où Mohawks devina l’ombre d’une moquerie éclaira la face parcheminée : — Ne pose pas tant de questions, fils, ou ta langue te ren- dra sourd. Les réponses sont gardées dans le cœur du moment, il ne sert à rien de t’en encombrer. Chaque pas sur notre Terre Mère doit être reconnu comme une prière. Là est le secret essentiel. Mais derrière ce savoir, il y en a un autre que tu devras chercher et découvrir seul. Le vieillard laissa planer un silence que Mohawks se garda de rompre, cette fois. Raian reprit plus légèrement : — C’est toi qui portes le signe, Mohawks. Tu as été dési- gné pour être le Zuyis, le Voyageur. Car autrefois, nos tri- bus éparpillées n’en formaient qu’une seule, la mère de toutes les tribus, née sur les rives du Grand Lac. Puis les hommes se sont multipliés et le premier clan est devenu trop nombreux sur un territoire trop petit. Alors le clan s’est 001_420_MOHAWKS_fm9.fm Page 13 Jeudi, 22. septembre 2011 3:31 15 14 scindé en deux, des hommes et des femmes sont partis s’ins- taller plus loin, sur un nouveau territoire. Puis ce clan s’est de nouveau divisé et ainsi de suite. On appelle cela le Grand Voyage, celui qu’ont fait les peuples tout autour des pays d’en haut qui n’en forment qu’un seul. Mais comment pré- server cette unité alors que les distances sont considérables ? Alors, il y a longtemps, si longtemps que la terre en a enfoui le souvenir, un chaman du nom de Spartak a nommé un voyageur, un Zuyis, chargé de recréer l’unité. Il est le père de tous les Zuyis qui se sont succédé depuis. Pendant que ce premier Zuyis effectuait le Grand Voyage, celui qu’avaient fait avant lui tous les Peuples du pays d’en haut, Spartak a eu une vision. Il a trouvé le temps de la révéler, juste avant que cette vision ne le tue. Il a vu une grande menace qui venait du sud, une menace telle que la survie de tous les habitants des pays d’en haut est en jeu ! Depuis, d’autres chamans ont confirmé cette vision. L’union de nos peuples au travers des Zuyis est d’une importance vitale. — Mais cette menace… ? — Pour l’instant nous n’en savons rien. Mais un jour, quand cette menace sera identifiée, nous savons qu’un Zuyis deviendra le grand rassembleur, le Zuyis de tous les Zuyis. À bout de forces, le vieillard se tut, le visage tiré par une force intérieure qui semblait le dévorer tout entier. Inquiet, Mohawks s’approcha et osa frôler son visage qui avait pris une teinte blafarde. Ignorant s’il pouvait l’entendre, le gar- çon se pencha encore, jusqu’à respirer l’odeur âcre du corps moribond, et murmura : — Grand-Père… je ne comprends pas bien le sens profond du Grand Voyage mais j’irai et je réussirai. Au nom de Sho- kan que mon cœur d’enfant pleure encore. Au nom de tous nos ancêtres. Et en ton nom, Raian. Puis il frotta doucement son front contre le front ridé de l’ancêtre qui sourit faiblement. Raian s’épuisait, la fin était proche, pourtant il parla encore : — Pendant la cérémonie, le chaman te remettra le premier des quatre totems que l’on nomme Zuyissmans. En traver- sant les pays d’en haut, tu devras atteindre les trois villages par lesquels doivent passer les Zuyis depuis la nuit des 001_420_MOHAWKS_fm9.fm Page 14 Jeudi, 22. septembre 2011 3:31 15 15 temps. Ils se trouvent à plusieurs saisons de marche les uns des autres… Dans chacun d’eux, on te remettra un totem, taillé dans la pierre et orné de pierres de lumière. — Mais comment ces villages ont-ils été choisis ? — Telle est la loi depuis l’origine des Peuples d’en haut. Cesse donc de te préoccuper de ce qu’il ne t’appartient pas de connaître. Tu auras assez à faire avec le Grand Voyage. Le premier village où tu te rendras pour y recevoir le second totem est Ytyk, en plein pays yakoute. Ensuite, tu traverse- ras les terres où vivent les tribus des nomades éleveurs de rennes et tu parviendras dans le pays des glaces, au village de Kiruna, en terre sami où naissent les feux du ciel. Tu en repartiras avec le troisième totem. Au bout du cercle par- couru sur le bras de la terre d’Unga, se trouve le dernier village, Nain. On t’y donnera le dernier des quatre totems. Là, tu retrouveras la grande eau intérieure. Ensuite, tu reviendras par le pays unavu jusqu’ici. Prends garde, Mohawks ! Un Zuyis ne peut rentrer sans les quatre totems ! Souviens-toi de la légende du Zuyis des Samis ! Celui-là avait réussi le Grand Voyage. Pourtant, arrivé à une demi- lune de son village, son cheval est devenu fou en traversant un éboulis de grosses roches instables. Le cheval est parti au galop dans les pierrailles en disséminant tout son matériel et les totems. Trois saisons durant il a cherché les totems entre les roches. Il en a retrouvé trois mais ne pouvait retrouver le quatrième… On dit qu’il a déplacé autant de pierres qu’il y a de poils sur le dos d’un caribou. Pourtant, ce marcheur était impatient de retrouver son clan car il avait laissé une belle jeune fille au village… Sa patience, son opiniâtreté ont fini par payer. Il a retrouvé le totem enfoui dans une faille entre deux énormes roches qu’il a dû casser. Et il a pu, enfin, rentrer au village et devenir Zuyissan. La légende dit encore qu’il fut l’un des plus grands chefs des terres sami. Raian s’interrompit, à bout de souffle, et ses paupières se fermèrent une fois encore. Son souffle parut à Mohawks aussi léger que l’air brassé par une plume. L’ordre qui fusa le fit sursauter, car l’ancêtre avait à peine bougé les lèvres. — Prépare-moi le tapis. 001_420_MOHAWKS_fm9.fm Page 15 Jeudi, 22. septembre 2011 3:31 15
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