Petite fille rouge avec un couteau, M. Marc - Page 1 - Extrait de Petite fille rouge avec un couteau, Myrielle Marc Petite fille rouge avec un couteau a reçu le prix Alice-Louis-Barthou 1977 de l’Académie française Couverture : Henri Cadiou, 1956, Young Girl by the Hearth (L’enfant au foyer) © ADAGP, Paris, 2012. PREMIÈRE ÉDITION : © ÉDITIONS DU SEUIL, 1977. POUR LA PRÉSENTE ÉDITION : © XO ÉDITIONS, 2012. N° ISBN : 978-2-84563-554-8 174630CGS_COUTEAU_mep_fm9.fm Page 6 Vendredi, 6. janvier 2012 1:34 13 Myrielle Marc PETITE FILLE ROUGE AVEC UN COUTEAU roman 174630CGS_COUTEAU_mep_fm9.fm Page 5 Jeudi, 22. décembre 2011 12:23 12 174630CGS_COUTEAU_mep_fm9.fm Page 10 Jeudi, 22. décembre 2011 12:23 12 11 Ça c’est mon cahier à secrets, celui qui le trouve gare, parce que celui qui lit mes secrets dedans je l’estourbis. Alors gare. Mes secrets c’est l’Empire et je les dirai après. D’abord il y a Pascal et moi, qu’on est jumeaux, et puis Catherine et on habite avec Maman à Lamane qui est ma maison. Ma maison est petite avec des volets verts, un jardin et en été des roses. Aussi on a la chatte de Catherine, Mialoune parce qu’elle miaule toujours ; et au poulailler des poules pour les œufs, que celle qu’on préfère le plus s’appelle Volette, toute noire, et le bec. Chez moi c’est près de Nantes qui est une grande ville mais pas trop près quand même parce qu’autour c’est la campagne. Et c’est tout, mais c’est pas mes secrets, mes secrets c’est l’Empire. Il est dans les bois d’en face et je le dirai demain. À l’école j’ai perdu ma règle aux cabinets pour rattraper le mouchoir de Simone qu’est-ce qu’on a ri. Petites sales, dit Madame Doucat, mais alors on a ri. Ce soir dans l’Empire on a creusé deux nouveaux trous pour les Sauvages, en cas qu’ils rentrent, pour 174630CGS_COUTEAU_mep_fm9.fm Page 11 Jeudi, 22. décembre 2011 12:23 12 Petite fille rouge avec un couteau 12 qu’ils y tombent. Le deuxième est rudement profond et les Anglais disaient en le creusant « oh là là c’est le bagne ». Mon Empire est dans les bois d’en face, avec un vieux mur tout autour qui le cache des gens qui passent et tant mieux. Il était à des Comtes autrefois, qui vivaient dans le petit château mais ils sont morts et tout est croulé, et puis poussé partout. C’est à nous pour jouer, on est 15. Les autres c’est les Sauvages. S’ils rentrent gare à eux. Le Chevalier qui est le roi de l’Empire va au lycée en ville au lieu de l’école d’ici, parce qu’il est grand. Ce soir il dit que dans Nantes les rues sont pleines de guirlandes pendues, pour une fête peut- être. Après, au livre qu’il a on a regardé les traîneaux. C’est en Russie, il neige toujours et les gens ont des traîneaux pour passer dessus, et pour le froid des fourrures. Mon papa qui est à l’autre bout, au Mexique, il ne neige pas, au contraire il fait très chaud. Quand il va revenir il nous racontera. Maman, elle n’arrive pas ce soir et Pascal moi on dit à Catherine, et l’accident ? Mais non, après elle arrive et on fait une omelette. Ma Maman qui est jolie et gentille va travailler en ville, pour les sous et nous élever. Elle s’en va tôt le matin quand on dort encore et elle revient tard le soir, parce que c’est loin. Ma Maman s’appelle Anne et elle a une robe du dimanche grise avec des fleurs bleues. 174630CGS_COUTEAU_mep_fm9.fm Page 12 Jeudi, 22. décembre 2011 12:23 12 Petite fille rouge avec un couteau 13 Mais quand même je vais dire les Impériaux parce que c’est un cahier pour l’Empire. J’en ai un autre pour des histoires de fées mais celui-ci est pour l’Empire. On a 3 camps, le Royaume, les Salos, et les Anglais. On est 15, c’est beaucoup et qu’est-ce qu’on s’amuse. Mon Empire est magique et il a des fantômes, si jamais des Sauvages y rentrent, gare. D’abord on leur creuse des trous et des pièges. La nuit quand on dort, c’est les fantômes qui guettent à notre place et gare. Alors il dit à Pascal, avorton, pochard, et on dit, Sauvage. Quel malpoli alors. En plus c’est un vilain jour aujourd’hui, j’ai un genou coupé au puits des roses et Pascal un bleu en se bat- tant avec Gilles. Si je le chope, gare. J’aime bien écrire ce qui est arrivé, parce qu’après je le relis et je me dis « dis donc qu’est-ce que c’est bien raconté ». Dans l’Empire ce soir tout le monde nettoie son camp pour l’été. Les Anglais coupent les branches poussées de travers dans leur buisson, les Salos arrangent leur tourelle et nous du Royaume on net- toie la chapelle. Elle est belle quand elle est propre. On a frotté la grille et le bénitier avec mon jupon retiré et remis droit les rangs de chaises. Après je vais aux petites pommes en faisant bien attention, en cas des Salos. C’est Longuépée leur chef, et puis Bertille, et puis Duralex. Ils ne sont que 3 mais gare tout de même ! Leur affaire de camp c’est de nous choper, ils se cachent quelque part dans l’Empire sur leurs pointes de pieds et le premier qui passe par là tout seul, crac, ils le chopent. Alors ils l’emmènent chez eux en 174630CGS_COUTEAU_mep_fm9.fm Page 13 Jeudi, 22. décembre 2011 12:23 12 Petite fille rouge avec un couteau 14 Saloserie pour le misérer. On rit bien mais des fois tu as peur. À moi une fois que j’étais petite ils m’ont mise aux orties et une autre fois au lac. Dans mon camp le Royaume, on est 4. Le Chevalier qui est aussi le roi de l’Empire, la fée, et Pascal moi. On est dans le magique. C’est nous qui parlent aux fantômes et on leur met des fleurs, pour qu’ils surveillent bien la nuit que les Sauvages ne rentrent pas. C’est le mieux, mon camp, parce qu’il est magique et puis il est dans la vieille petite chapelle. Les autres des autres camps, sans doute qu’ils vou- draient bien rentrer aussi dans la chapelle, comme nous 4, mais ils n’ont pas le droit. C’est que pour nous. Eux, ils n’ont même pas le droit de toucher le mur qui entoure la chapelle, et même, quand ils pas- sent devant ils tournent la tête de l’autre côté, en cas de voir sans faire exprès. Pour nous parler ils sifflent les Trois-Notes : on se grimpe aux pierres du mur pour voir qui c’est et lui parler. Alors aujourd’hui à l’école pas de maîtresse, elle est malade, c’est Crado qui nous garde en ouvrant sa porte. Il a donné du calcul à faire et si on parle plein de lignes, j’en ai 100. À Lamane en arrivant on voit quoi, Catherine qui pleure en faisant cuire le lait. Elle a cassé un globe de son lycée avec un ballon et sa directrice dit qu’elle a fait exprès et puis, c’est même pas vrai. Après Maman arrive qui la console mais elle pleure tard et elle dit qu’elle n’ira plus. Tu vas voir un peu la directrice quand mon papa reviendra. 174630CGS_COUTEAU_mep_fm9.fm Page 14 Jeudi, 22. décembre 2011 12:23 12 Petite fille rouge avec un couteau 15 Je n’ai toujours pas dit les Anglais et je vais les dire. C’est eux les plus, parce qu’ils sont 8 et c’est beau- coup. C’est Ravières leur chef, et puis C.F. Dan son officier, et puis Christian et Mohamed et Jackie et Yve- line et Maryveonne, et Joël qui vient juste de rentrer. Ils sont pour les Sauvages, les Anglais. Les Salos chopent et nous du Royaume on est pour le magique, mais les Anglais sont pour les Sauvages : ils les guet- tent et puis ils leur creusent des pièges ; si un Sauvage rentre, ils roulent le tambour pour avertir et on y va tous les aider à l’estourbir. Leur camp est dans le gros buisson du champ aux marguerites, tout creusé à l’intérieur on dirait une boîte. Quand ça pousse trop ils recoupent les branches de dedans. Des fois la pluie passe à travers et il n’y a qu’un parapluie qui est pour le chef, alors ils sont tous trempés là-dedans, sauf Ravières qui a le parapluie et qui rit, et qui dit « allez donc dégou- liner dehors mes amis vous me mouillez ». Ils ont aussi une boîte à casiers dans leur buisson, pour des bêtes des champs qu’ils attrapent ; ils les regardent ; des fois ils en mettent deux ensemble, qui se battent ou se mangent. C’est amusant. En hiver ils se font cuire des patates dans un petit feu fait devant leur buisson et si on veut on va en manger avec eux. C’est rudement bon. Mais moi je n’y vais pas toute seule parce que Ravières ne peut pas me voir en peinture et il a juré de me tuer, mais tu parles, qu’il y vienne on verra qui c’est le tué. Ce soir je vais voir Monsieur Paulin, par chance sa nièce n’était pas là on a pu parler. Il m’a raconté encore la guerre des tranchées, qui est vieille et il y était. C’est courageux les guerres, les soldats et tout. 174630CGS_COUTEAU_mep_fm9.fm Page 15 Jeudi, 22. décembre 2011 12:23 12 Petite fille rouge avec un couteau 16 « Et tu es sûr, je dis, que tu n’y as pas rencontré le Comte du château qui était Lieutenant et qui est mort là-bas ? — Bourrique, il dit, cent fois je t’ai dit que non. » Après il pleure avec ses petits yeux, toujours il pleure, et il sent mauvais, et sa nièce ne lui donne que du bouillon et il dit que c’est une salope. Après je lui raconte quand mon papa reviendra, comment il lui apportera plein d’orchidées du Mexique pour faire joli dans sa chambre, et du poison d’Indien pour l’autre salope au bouillon. Alors il rit et il est content. Mais il dit « j’aurai crevé avant ». À Lamane, Grand-mère Guite arrivée de surprise a fait des beignets et des bons. 9, j’en mange, et elle dit que j’éclate si je continue. Tout l’Empire, je l’ai tout dit et même je l’ai rudement bien dit, sauf le Village et Bygrec. Le Village, c’est les vieilles écuries croulées où les Comtes avaient des chevaux. On y fait les fêtes et les feux et les plans, c’est à tous les camps. Bygrec est vieux, très vieux un vieux vagabond, il habite dans la moins démolie des Trois-Granges qui sont près de la mare et si on veut on va le voir. Je dis aussi les fantômes qui protègent l’Empire, ce sont les Comtes morts : la nuit quand on n’est pas là pour surveiller ils le font à notre place, ils sortent du châ- teau en procession, avec le Lieutenant devant qui porte leur lumière. Si jamais ils trouvaient un Sauvage rentré, ils lui feraient des choses : alors le Sauvage, de peur son cœur se rétrécit, vite il rentre chez lui, et il meurt. Un jour que je serai grande, j’irai la nuit, pour les voir passer. À moi ils ne feraient rien. 174630CGS_COUTEAU_mep_fm9.fm Page 16 Jeudi, 22. décembre 2011 12:23 12 Petite fille rouge avec un couteau 17 Hier à la messe on a bien ri, parce que Ravières et C.F. Dan, tout le temps en train de se disputer, les voilà qui se disent des mots. Après ils se poussent le coude, le missel de Ravières tombe dans l’allée, et de là-bas l’abbé Moireau leur fronce le sourcil. « Fumier, dit Ravières, charogne, qui m’a foutu un officier pareil andouille je t’étrangle » ; et C.F. Dan dit « t’as qu’à croire, mémé ». Ce matin à l’école elle se fâche pour que je me peigne, mais alors des queues on n’est pas dimanche et de quoi je me mêle. Ce midi aussi, Grand-mère Guite fait des crêpes et Catherine dit : « Mais c’est passé la Chandeleur ? — Oh oh, dit Grand-mère, aux pas contents et aux difficiles on peut toujours leur envoyer une crêpe au nez ? » Alors Cathy ne dit plus rien et nous on rit, bien fait. Quand ma Grand-mère est là, qui n’est pas com- mode oh non, elle se fâche toujours, qu’est-ce qu’on rit, et deux jours après qu’elle est arrivée elle est fâchée à mort avec toutes les voisines. Maman a honte et elle dit : « Oh voyons ! — Ça ne fait rien, disent les voisines, allez ne vous en faites pas pour ça on sait bien comment elle est, allez. » Mais quand même, Maman est bien embêtée. Pascal moi aussi on se dispute tout le temps avec elle et qu’est-ce qu’on rit, dommage qu’elle repart dimanche. Il se passe des choses aujourd’hui, vite que je raconte du début, nous on est au Royaume en train de lire le Don Quichotte, et tout d’un seul coup voilà 174630CGS_COUTEAU_mep_fm9.fm Page 17 Jeudi, 22. décembre 2011 12:23 12
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