Casse-toi JM Périer - Page 2 - Extrait de Casse-toi, de JM Périer, OH Editions Tous les matins, dans l’Aveyron, mes journées commencent par la lecture de la presse au café de la place du village. Cette activité m’est indispensable, elle me donne le sentiment d’être un adulte concerné, une grande personne, bref, je m’informe. Je lis tous les journaux, toutes opinions confondues, même ceux avec lesquels je suis rarement d’accord. Après quoi, j’oublie généralement tout ce que j’ai lu. Il faut qu’une nouvelle soit vraiment particulière pour retenir mon attention. Justement, il y a quelques mois, je lis dans un quotidien un article consacré à une association de Montpellier humblement nommée «ÞLe RefugeÞ». Le message du titreÞest clairÞ: Chassés par leur famille, de jeunes gays se retrouvent à la rue. En quelques lignes, l’article décrit le petit espace dans lequel les deux responsables de 11 Casse-toiþ! l’association, Nicolas Noguier et Frédéric Gal, accueillent des adolescents homosexuels bannis par leurs parents. Dehors, à la rue, avec parfois pour seul bagage un sac-poubelle rempli de leurs affaires. La France «Þdes-droits-de-l’hommeÞ» ne tolérerait donc toujours pas le droit à la différenceÞ? Maman ne t’accepte que si tu lui ressembles et papa ne veut voir qu’une tête, comme à l’arméeþ? Bien sûr, je sais que c’est plus compliqué que çaþ; en attendant, il existe aujourd’hui des gens QUI PEUVENT VIRER LEUR ENFANT DE CHEZ EUX PARCE QU’IL EST HOMOSEXUELÞ! Je n’en crus pas mes yeux. Dans les médias parisiens, on a tendance à considérer que l’homosexualité n’est plus un problème, qu’elle est entrée dans les mœurs aussi facilement que dans les conversations. La liberté de ton de certains journalistes et animateurs de télévision de la capitale, même si elle est bienvenue, pourrait faire croire que le cœur de la France profonde bat au même rythme que celui du quartier du Marais. HélasÞ! du Midi à l’Alsace, au fin fond des campagnes et jusqu’en Île-de-France, il semblerait que pour une bonne partie de la population l’homosexualité soit encore per12 Casse-toiþ! çue comme une maladie, une tare ou une malformation. Autrement dit, à l’heure de l’iPhone et des grandes ambitions écologiques, certaines idées préconçues n’ont pas dépassé le MoyenÞÂge. Combien de gosses sont fichus dehorsÞ? Mystère. En France, nul ne s’accorde sur la proportion de jeunes parmi les SDF. Quant à estimer combien d’entre eux sont gays, personne ne peut s’y essayer, pour la bonne raison que cette curiosité est interdite par la loi. Aux États-Unis par exemple, un rapport s’appuyant sur plusieurs études fait état d’une véritable «ÞépidémieÞ» de SDF parmi les jeunes homos – entre 20 et 40Þ% des SDF sont gays. Rien qu’à New York, 30Þ% des trois mille huit cents sans-abri de moins de vingt-cinq ans seraient gays, lesbiennes ou bisexuels, un chiffre énorme dans un pays où moins de 5Þ% de la population se déclare homosexuelle. Dans l’Hexagone, point de chiffres, donc on ne s’affole pas. Pourtant, n’y aurait-il, chez nous, qu’un seul gosse expulsé de chez lui parce qu’il est gay, j’aurais eu envie de lui donner la parole. 13 Casse-toiþ! Des jeunes homos virés de chez eux par papa maman, j’en ai rencontré une douzaine. Il aurait été aisé d’en interroger le triple ou le quintuple. Le Refuge, l’association qui m’a ouvert ses portes et qui n’a pour l’instant que deux antennes en France, a reçu à elle seule trois cent cinquante demandes d’admission de gamins gays et SDF en 2008. Plus ou moins sophistiqué, tacite, violent, lent ou rapide, le scénario est toujours peu ou prou identique. T’es gayÞ? DehorsÞ! Et circulez, y a plus rien à voir. Moi qui ai eu toutes les chances, pourquoi suis-je ainsi ému par ces adolescents perdus dont le dernier espoir de chaleur familiale n’existe qu’entre les murs du bien-nommé «ÞRefugeÞ»Þ? Sans doute parce qu’ils me rappellent l’adolescent que je fus, ce petit paumé qui voulait rêver sa vie. Je me souviens de ces temps fragiles où, bien que n’ayant jamais été tenté par l’expérience homophile, je n’en étais pas moins la proie. Ma peur chronique des femmes à l’époque et mon minois de quarteron à bouclettes me rapprochaient fatalement des homos que je côtoyais à Saint-Germain-des-Prés. 14 Casse-toiþ! Les seuls vraiment gentils, les seuls à me comprendre, toujours prêts à me parler ou à m’écouter, étaient les gays de la rue Saint-Benoît. Et pas seulement pour me draguer, certains d’entre eux furent mes seuls vrais amis pendant ces années singulières où je me cherchais. Ainsi que beaucoup d’adolescents j’étais fragile et c’est parce que le destin me fit rencontrer Daniel Filipacchi, dont je devins l’assistant en 1956, que je trouvai ma route. L’homme était rare, à lui seul il représentait l’avenir, l’Amérique, le jazz, sa personnalité unique en faisait la quintessence de l’homme à femmes, et dès la première seconde, je n’ai eu d’autre idée que de le suivre. Daniel a radicalement changé ma vie, je n’oublierai jamais ce que je lui dois. Sans lui, par faiblesse ou par solitude, j’aurais peut-être fait un détour par une aventure homosexuelle. Au pire, j’aurais perdu un peu de temps puisque ce n’était pas dans ma nature, mais ce dont je suis certain, c’est que jamais ma famille ne m’aurait chassé, car dans l’univers des comédiens les homosexuels ont toujours eu leur place. Enfant déjà, lorsque je sortais de chez moi, je n’avais qu’à traverser l’avenue pour aller sur les bords de la Seine jouer sur la péniche de Jean Cocteau et Jean Marais. Et 15 Casse-toiþ! quand ce dernier apparaissait en peignoir de soie et qu’il m’embrassait le front en me caressant les cheveux, il ne serait venu à personne l’idée de s’offusquer. J’ai d’ailleurs toujours eu pour Jean Marais la plus grande estime. Star incontestable du cinéma de son époque, adulé par le public féminin, il osait afficher son homosexualité avec une insolence incroyable quand on sait la rigueur morale de la France des années 1940. C’était un homme très attachant, d’une humilité qui n’avait d’égale que sa courtoisie. Sauf si on avait le malheur d’insulter son inclination. Un jour dans un bar, après avoir été traité de «ÞpédéÞ» par un cuistre, j’ai vu Jean saisir l’imprudent par le col et lui faire cadeau d’un vol plané par-dessus le comptoir dont le bougre a dû se souvenir longtemps. Et si je lui ai dédié ce livre, c’est parce que depuis toujours, lorsque l’on me demande ma définition de l’HOMME, le vrai, je réponds toujours que je n’en vois que deux, mon père François Périer et Jean Marais. En revanche, pour ma grand-mère, Hélène Pillu, modeste princesse de la petite bourgeoi16 Casse-toiþ! sie de l’après-guerre, celle de 14-18 bien sûr, elle qui m’avait élevé envers et contre tout, elle qui croyait en un Dieu qui ne la méritait pas, si fière de sa France «Þd’avantÞ» qu’elle en était arrivée à considérer le général de Gaulle comme un dangereux communiste, pour elle, bien sûr, parler des homosexuels, cela ne se faisait pas. Je sais, mamie, ça ne se fait pas, mais ça existe, alors qu’est-ce qu’on faitÞ? Je ne saurai jamais ce qu’elle en pensait. Après avoir rangé sa chambre comme il se doit, elle s’était allongée pour mourir en fermant bien la porte afin de ne pas déranger. Sans dire un mot, elle s’en était allée au paradis des humbles retrouver ceux qu’elle appelait «Þles gens de bonne qualitéÞ». Et qu’aurait dit mon père si je lui avais annoncé que j’étais homosexuelÞ? Rien, sans doute. Il avait bien accepté mon bronzage permanent, il n’en était plus à une originalité près. Il m’aimait, c’est tout. Quant à ma mère, je n’ai aucune inquiétude. Elle qui aimait les hommes, elle m’aurait compris.ÞEt comme d’habitude, elle m’aurait emmené danser… 17 Casse-toiþ! Sans doute grâce à mon éducation, j’ai toujours considéré l’homosexualité comme une évidence. Pour moi, c’est comme avoir les yeux bleus. On ne va quand même pas se mettre à virer son gosse parce qu’il a les yeux bleus… Si j’ai eu envie d’écrire ce livre, c’est afin de donner la parole à ces enfants-là.
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