Alienor - tome 1 : Le règne des lions, M. Calmel - Page 1 - Extrait de Alienor - tome 1 : Le règne des lions, de Mireille Calmel © XO Éditions, 2011 ISBN : 978-2-84563-514-2 Job: Alienor_tome1_Le_regne_des_lions Div: 002 Page N°: 6 folio: 6 Op: fcollin Session: 12 Date: 22 septembre 2011 à 15 H 01 Mireille Calmel Aliénor Le Règne des Lions Roman Job: Alienor_tome1_Le_regne_des_lions Div: 002 Page N°: 5 folio: 5 Op: fcollin Session: 12 Date: 22 septembre 2011 à 15 H 01 Job: Alienor_tome1_Le_regne_des_lions Div: 002 Page N°: 8 folio: 8 Op: fcollin Session: 12 Date: 22 septembre 2011 à 15 H 01 1. De mémoire d’homme, jamais pareille tempête n’avait ébranlé le port de Barfleur. Depuis un mois déjà, poussée par le noroît, elle s’écrasait en une pluie drue sur les toits de schiste, battait à les briser les mâts des vaisseaux entassés dans la rade, fracassant les vagues jusqu’au pied de l’église et du petit castel qui la jouxtait. Les habitations de granit voyaient leurs portes barrées solidement pour empêcher l’écume inva- sive, et leurs habitants, pourtant coutumiers des caprices de la Manche, n’en finissaient plus d’éponger l’eau infiltrée aux relents de marée. On rapportait même que des poissons fré- tillaient sur les pavés, au milieu des lichens, branches et immondices que les rouleaux exubérants déposaient. Le vacarme était tel qu’on avait renoncé à parler, le brouillard si dense, qu’on refusait de se déplacer. De sorte que la cité autant que le port se voyaient envahis par une foule de gens et d’ani- maux de bât, prisonniers involontaires d’éléments en furie, qui attendaient d’embarquer pour l’Angleterre. Moi, Loanna de Grimwald, dernière descendante des grandes prêtresses d’Avalon, dans l’équipage du futur monarque Henri Plantagenêt et de son épouse, Aliénor d’Aquitaine, j’étais de ceux-là. Aliénor. Ma duchesse. Mon amie. Celle auprès de qui j’avais été placée l’année de nos quinze ans avec une mission : rendre Job: Alienor_tome1_Le_regne_des_lions Div: 003 Page N°: 1 folio: 9 Op: fcollin Session: 12 Date: 22 septembre 2011 à 14 H 56 9 un roi légitime à l’Angleterre. Un roi formé aux enseigne- ments druidiques et dans l’ombre duquel justice, équité et droiture pourraient s’exprimer. Pour le bien et l’unité d’un royaume. Pour la grandeur d’un empire à réinventer. C’est la mère d’Henri, dame Mathilde, surnommée l’emperesse, qui, à la mort de son père, eût dû régner. Hélas, la prenant de vitesse par d’odieuses concessions aux barons et prélats, son cousin Étienne de Blois avait été couronné. Dès cet instant, une lutte sans merci les avait opposés. Une lutte dans laquelle j’avais pris plus que ma place lorsque ma mère, druidesse et conseillère de l’emperesse, avait compris qu’il faudrait nouer alliance avec l’Aquitaine pour venir à bout de l’usurpateur. Ce jour-là j’étais devenue la dame de compagnie d’Aliénor, décidée à la suivre au couvent jusqu’à ce qu’Henri, qui n’avait alors que quatre ans, soit en âge d’épousailles. C’était compter sans Étienne de Blois. Le père d’Aliénor avait été assassiné, ses dernières volontés détour- nées, ma duchesse contrainte d’épouser Louis de France. Lors, quatorze années durant, je n’avais reculé devant rien pour détruire ce premier lit et la ramener à l’Angleterre. Je me souviendrai toujours de son regard vers moi à l’heure de son hyménée avec Henri. Dans ses prunelles d’un vert sombre que j’avais si souvent vu briller, l’étincelle de la victoire avait, un instant, occulté celle de l’amour. Aliénor tenait enfin sa revanche contre ce roi dévot dont elle venait de divorcer. Forte de leur bonheur, j’avais quitté les nou- veaux mariés pour rejoindre Jaufré Rudel, mon époux, que, pour mener ma mission, j’avais trop de fois dû sacrifier. Cette liberté, chèrement gagnée, n’allait pourtant pas sans concessions. En le choisissant, lui, j’avais dû abandonner la magie. Des pouvoirs qui étaient miens à ma naissance ne me restait que le don de double vue. Qu’importe! Un amour sans âge m’habitait. J’avais rallié Blaye, une petite Eloïn à mon sein. Deux années s’étaient ainsi écoulées, nourrissant Job: Alienor_tome1_Le_regne_des_lions Div: 003 Page N°: 2 folio: 10 Op: fcollin Session: 12 Date: 22 septembre 2011 à 14 H 56 ALIÉNOR 10 notre complicité tandis que Jaufré se vouait à sa famille, mais aussi à sa seigneurie avec justice et humilité, faisant ma fierté et grandissant ma flamme. Deux années d’un accord parfait dans lequel mon troubadour à la voix abîmée avait achevé de se guérir d’anciennes blessures. Il y avait eu la naissance de notre Geoffroy, les courriers échangés avec la maison Plantagenêt, le bonheur d’apprendre qu’Aliénor avait accouché d’un petit Guillaume. Et puis la nouvelle nous était parvenue. Malade et vaincu par la bravoure d’Henri sur le terrain, Étienne de Blois l’avait reconnu comme héritier légitime du trône. L’Angleterre était enfin à nous! J’eusse dû m’en réjouir, mais, à l’instant même où Étienne de Blois s’éteignait, une vision m’avait dressée sur ma couche : Aliénor face à Henri, l’épée au poing, l’œil noir et rancunier. Derrière eux, submergée par une mer sanglante, l’Angleterre disparaissait. « L’aigle de l’alliance brisée se réjouira en sa troisième nichée. De Richard renaîtra l’espoir oublié. » avait prophé- tisé une voix jaillie d’outre-tombe dans le silence de la nuit. Celle de mon aïeul, le druide Merlin, le conseiller du légen- daire roi Arthur. J’avais éclaté en sanglots dans les bras de mon troubadour tandis que son timbre rauque, noueux, s’était imposé à son tour : — Nous serons là, toi et moi, pour empêcher cette déchi- rure. Et si nous ne le pouvons, alors nous préparerons les êtres que nous aimons à l’affronter. Je n’ai plus peur, Loanna. Plus rien ni personne ne pourra nous séparer. Dès demain, je confierai Blaye à Girard Mestre et, avec nos enfants, nous reprendrons notre place à la cour. Ensemble. — Ensemble, avais-je répété. Il serait ma terre, toujours, où que le destin me veuille entraîner. Job: Alienor_tome1_Le_regne_des_lions Div: 003 Page N°: 3 folio: 11 Op: fcollin Session: 12 Date: 22 septembre 2011 à 14 H 56 LE RÈGNE DES LIONS 11 Voilà pourquoi, ce 7 décembre de l’an de grâce 1154, j’étais en cette salle du castel de Barfleur, face à lui et à ce plateau d’échecs, à attendre que la tempête se soit calmée pour embarquer. Ma tâche auprès d’Aliénor et d’Henri n’était pas achevée. * Aliénor lança en l’air quatre osselets et se hâta, dans un mouvement élégant du poignet, de récupérer les autres, dis- persés sur la nappe, avant de les rattraper à mi-course. — Et de six, j’ai gagné, annonça-t-elle d’un timbre haut et clair. — Et moi je perds, grogna Henri qui lui faisait face tandis qu’elle reposait les ossements de poulet sur la table. Dans un mouvement d’humeur, il les balaya puis se dressa brutalement, au risque de verser le plateau de bois sur les genoux de son épouse, qui poussa un petit cri apeuré. Apportant surprise et effroi au sein des tables de jeu autour desquelles nous étions cantonnés, il explosa : — Je perds un temps précieux, inutile, gâché! Je n’ai pas attendu vingt et un ans pour cela! Il désigna nos mines sombres, nos assises complaisantes et nos amusements éculés. Un silence seulement troublé par le vacarme de la tempête à l’extérieur s’abattit sur la petite salle. Henri darda sur nous un œil noir puis se dirigea vers la table qu’occupaient Sibylle de Flandres et Aude de Sain- tonge, sous une des fenêtres étroites. Elles eurent à peine le temps de s’écarter que le plateau d’échecs volait avec ses pièces pour dégager l’espace. Indifférent à leur effroi, qui les fit se rapprocher de moi, toujours attablée, Henri ouvrit la croisée. Aussitôt, venant du large, un vent froid chargé d’une pluie grasse pénétra dans la pièce, emportant les dés, accélérant le crépitement du feu dans l’imposante cheminée Job: Alienor_tome1_Le_regne_des_lions Div: 003 Page N°: 4 folio: 12 Op: fcollin Session: 12 Date: 22 septembre 2011 à 14 H 56 ALIÉNOR 12 de pierre et nous obligeant à porter nos mains à nos cols pour les resserrer. Il enfila sa tête par l’ouverture, planta son regard de fauve sur la mer en furie, à une dizaine de toises de là, et brava ses rouleaux qui s’écrasaient en de gigantesques gerbes sur les rochers en contrebas du castel. Le colombier, plus proche encore des eaux sombres, mous- sait à son empiètement d’une écume épaisse et il sembla à Henri que la petite église attenante vacillait sur ses bases. L’habit et le visage fouettés violemment, il soutint sans ciller le ciel bas, anthracite, que des éclairs zébraient de lignes argentées. L’horizon était complètement bouché et rien ne laissait entrevoir la moindre possibilité d’éclaircie. Rompant avec l’immobilisme de ses gens, Aliénor s’avança enfin jusqu’à lui toucher l’omoplate. — Refermez, Henri. Vous le voyez bien. Nous ne pou- vons qu’attendre… Il s’attarda quelques secondes encore avant d’obéir, plus calmement. Notre soulagement fut de courte durée. Ses traits ruisselants, durcis par sa détermination, affrontèrent ceux, navrés, d’Aliénor. — Faites préparer vos bagages. Nous appareillons demain. — Voyons Hen… — Demain, j’ai dit! fulmina-t-il, de nouveau rouge de contrariété. Cette fois, dressée par une inquiétude légitime, je m’inter- posai. — Souvenez-vous de la Blanche Nef, Henri… De son nau- frage tragique dans ces mêmes eaux, qui coûta un héritier à la couronne d’Angleterre. Le propre frère de votre mère… Loin de l’amener à la raison, ce souvenir l’agaillardit plus encore et il gonfla poitrine comme un paon présomptueux. — Je n’oblige personne à m’accompagner! Je connaissais suffisamment Henri pour savoir qu’il ferait ce qu’il avait décidé. Job: Alienor_tome1_Le_regne_des_lions Div: 003 Page N°: 5 folio: 13 Op: fcollin Session: 12 Date: 22 septembre 2011 à 14 H 56 LE RÈGNE DES LIONS 13 Deux jours plus tard, après que la tempête eut dispersé les trois vaisseaux sur lesquels nous nous étions embarqués, malmené chacun d’entre nous dans des creux démentiels et noyé nos regards désespérés dans un brouillard si épais qu’on ne voyait le bout de son nez, nous atteignions les rivages de l’Angleterre, sans bien savoir quel était le port qui nous accueillait. Londres nous attendait. Job: Alienor_tome1_Le_regne_des_lions Div: 003 Page N°: 6 folio: 14 Op: fcollin Session: 12 Date: 22 septembre 2011 à 14 H 56 ALIÉNOR 2. Aliénor n’en finissait plus de s’apprêter. Depuis trois bonnes heures, plantée devant le miroir en pied de la chambre qu’elle s’était choisie en la résidence de Ber- mondsey, située sur la rive droite de la Tamise et face à la ville de Londres, elle essayait tel bliaud, le repoussait pour tel autre, reprenait le premier, en changeait la chape, la fourrure, le chainse, jaugeait des couleurs, des coupes, épui- sait de verbiage sa chambrière, lui faisant repasser au fer tel pli, le dénigrant la minute d’après et se tournant vers moi pour chercher un conseil qu’elle ne suivait pas. — Non, non, non, non, ce drapé n’est point seyant. Il bâille par-devant, chiffonne par l’arrière. Tourne ton miroir, qu’il répercute l’image dans le mien. Tourne, te dis-je… Brunehilde s’exécuta. Une moue circonspecte, une main qui tapote, lisse, une hanche qui se décale. — Je vous assure, Majesté…, tenta la petiote au bord des larmes, comprenant que rien ne la contenterait. Aliénor ne savait pas ce qu’elle voulait. Elle détacha furieusement la ceinture aux cabochons de rubis qu’elle avait passé un quart d’heure à ajuster. — Aucun goût! tu n’as aucun goût, ma pauvre fille!… Là, n’est-ce pas qu’elle n’a aucun goût? éructa-t-elle en se Job: Alienor_tome1_Le_regne_des_lions Div: 004 Page N°: 1 folio: 15 Op: fcollin Session: 10 Date: 22 septembre 2011 à 14 H 57 15
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