La beauté du mal, Rebecca James - Page 1 - La beauté du mal, Rebecca James Oh editions Tous droits réservés, en totalité ou en partie, sous quelque forme que ce soit. Titre originalÞ: A Beautiful Malice © Rebecca James, 2010 Pour la version françaiseÞ: © Oh Éditions, 2010 ISBNÞ: 978-2-36107-000-7 Rebecca James La Beauté du mal Traduit de l’anglais (Australie) par Marie-France Girod Roman Je n’ai pas assisté aux obsèques d’Alice. À l’époque, j’étais enceinte et folle de douleur. Mais ce n’était pas la perte d’Alice que je déplorais. À ce moment-là, je la haïssais et j’étais heureuse qu’elle soit morte. Alice avait gâché ma vie. Elle m’avait pris ce à quoi je tenais le plus au monde et l’avait fait voler en éclats. Je ne pleurais pas Alice, je pleurais à cause d’elle. Quatre ans après, pourtant, installée dans le confort d’une existence tranquille avec Sarah, mon adorable, ma très sérieuse petite fille, je regrette parfois de ne pas m’être rendue à son enterrement, après tout. Car il m’arrive de voir Alice ici ou là, au supermarché, devant le portail de la maternelle, ou au snack où nous allons parfois grignoter quelque chose, Sarah et moi. Du coin de l’œil, j’aperçois l’or clair de sa chevelure, son corps de mannequin, ses vêtements voyants, et je m’arrête, le cœur battant à tout rompre. Je sais qu’elle n’est plus de ce monde, qu’il s’agit de quelqu’un d’autre, mais je me force à m’approcher pour m’assurer que son fantôme ne vient pas me hanter. Même si, vues de près, certaines de ces femmes lui ressemblent parfois, jamais leur beauté n’égale la sienne. D’ailleurs, la plupart du 11 temps, elles n’ont pas grand-chose de commun avec elle. Je me détourne alors et reprends mes activités, mais ma journée est systématiquement gâchée. J’aurais dû aller à l’enterrement. Je n’aurais pas été tenue de sangloter ni de feindre le désespoir. J’aurais pu avoir un rire plein d’amertume et cracher dans la fosse. Qui s’en serait souciéÞ? Si seulement j’avais vu son cercueil descendre dans le trou et être recouvert de pelletées de terre, j’aurais été sûre une fois pour toutes qu’elle avait définitivement disparu. J’aurais au fond de moi la certitude qu’Alice nous a quittés pour de bon. 1. «ÞTu veux venirÞ?Þ» Debout devant moi, Alice Parrie me regarde en souriant. C’est l’heure du déjeuner et je suis plongée dans la lecture d’un livre, assise sous un arbre. «ÞPardonÞ? (Je place ma main en visière sur mes yeux et lève le regard vers elle.) Venir oùÞ?Þ» Elle me tend une feuille de papier. Je la prends et je lis. C’est une photocopie aux couleurs vives, une invitation à l’anniversaire d’Alice. Ses dix-huit ans. Venez tous et amenez vos amisÞ! Champagne et nourriture à gogoÞ! Seule une fille aussi populaire qu’Alice peut rédiger une pareille invitationÞ; les gens plus ordinaires auraient plutôt l’impression de solliciter les invités. Pourquoi moiÞ? Je ne lui ai encore jamais adressé la parole, même si j’ai entendu parler d’elle, comme tout le monde. C’est l’une de ces filles, belles et recherchées, que l’on remarque forcément. Je replie l’invitation en deux. «ÞJ’essaierai. Ça a l’air superÞ», dis-je. C’est un mensonge. Alice me scrute du regard. Puis, avec un soupir, elle se laisse tomber à côté de moi, si près que son genou pèse contre le mien. Elle sourit. 13 «ÞTu ne viendras pas.Þ» Je me sens rougir. Même si j’ai parfois l’impression que ma vie n’est qu’une façade derrière laquelle se dissimulent des secrets, je ne sais pas très bien mentir. Je baisse les yeux. «ÞSans doute. —ÞMais j’ai très envie que tu viennes, Katherine. C’est important pour moi.Þ» Je m’étonne qu’elle connaisse mon prénom. Le plus surprenant, pourtant, c’est qu’elle tienne à ma présence. Au lycée Drummond, personne ou presque ne me connaît et je n’ai pas de vrais amis. Je reste dans mon coin et je travaille. J’essaie de ne pas attirer l’attention sur moi. Mes résultats ne sont pas exceptionnels, mais corrects. Je ne pratique aucun sport, ne fais partie d’aucune association. Je me cache, je sais, je suis une peureuse, mais actuellement j’ai besoin d’être invisible, de ne pas susciter de curiosité. Comme ça, personne ne saura qui je suis vraiment, ni ce qui est arrivé. Je referme mon livre et commence à ranger mes affaires. «ÞAttends. (Alice pose la main sur mon genou. Je la regarde froidement et elle la retire.) Je tiens à ce que tu viennes. La façon dont tu as parlé à Dan, la semaine dernière, c’était extraordinaire. J’aimerais pouvoir dire des choses pareilles, mais j’en suis incapable, je n’ai pas l’esprit assez vif. Je n’aurais jamais imaginé ce que ressentait cette femme jusqu’à ce que tu remettes cet abruti de Dan à sa place. Tu as trouvé les mots justes. Tu as été formidable.Þ» Je comprends sur-le-champ à quoi Alice fait allusion. C’est la seule fois où j’ai baissé ma garde, temporairement. Dans la vie courante, je m’efforce de ne plus affronter les autres, mais l’attitude de Dan Johnson et de ses amis, il y a quinze jours, m’a tellement écœurée que je n’ai pu me contrôler. Une intervenante était venue nous parler d’orientation professionnelle et des 14 procédures d’admission aux différentes universités. Je reconnais que son discours, déjà entendu cent fois, était très ennuyeux, d’autant plus qu’elle était nerveuse et qu’elle bégayait, hésitait et s’embourbait dans ses explications. Et bien sûr, comme l’assistance s’agitait et devenait de plus en plus bruyante, sa maladresse ne faisait qu’empirer. Mais Dan Johnson et sa bande d’affreux l’avaient prise pour cible et ils se sont montrés tellement cruels et déstabilisants que la malheureuse, humiliée, a terminé en larmes. Dans le couloir, quand nous sommes sortis, j’ai donné une petite tape sur l’épaule de Dan. Il s’est retourné, l’air satisfait. Visiblement, il s’attendait à recevoir des félicitations pour son comportement. «ÞIl ne t’est pas venu à l’idée que tu as pu blesser cette femmeÞ? ai-je demandé d’une voix forte et pleine de colère. Il s’agit de sa vie, de sa carrière, de sa réputation professionnelle. Pour te faire remarquer, tu l’humilies. C’est vraiment lamentable. En fait, je te plains, Daniel, car tu dois te sentir bien minable pour avoir besoin de rabaisser quelqu’un que tu ne connais même pas.Þ» Alice poursuitÞ: «ÞTu m’as bluffée. Personne ne parle comme ça à Dan. (Elle hoche la tête.) PersonneÞ!Þ» Eh bien, si, moi. Du moins, mon vrai moi. «ÞC’était admirable. CourageuxÞ». Et c’est ce dernier mot qui me convaincÞ: «ÞCourageuxÞ». Je tiens beaucoup à être courageuse. Je veux tellement que la peureuse en moi disparaisse, soit réduite en bouillie, que je ne peux plus résister à Alice. Je me lève et prends mon sac. «ÞEntendu, dis-je, je vais venir.Þ» Et j’en suis la première surprise. 2. Alice tient à ce que nous nous préparions ensemble pour sa soirée d’anniversaire. Le jour dit, après le déjeuner, elle passe me prendre dans sa vieille Volkswagen déglinguée et me conduit chez elle. Tout en roulant beaucoup plus vite que la vitesse autorisée, elle me raconte qu’elle vit seule en ville, dans un deux pièces. Cela me surprend énormément, car je l’aurais plutôt vue habiter chez ses parents, dans une confortable maison de banlieue. Je l’imaginais gâtée et choyée, comme je l’avais été moi-même, et cet élément la rend soudain plus intéressante, plus complexe que je ne l’aurais pensé. Visiblement, nous avons un certain nombre de points communs. J’ai envie de la bombarder de questions. Où sont ses parentsÞ? Comment fait-elle pour payer son loyerÞ? Lui arrive-t-il d’avoir peurÞ? Souffre-t-elle de la solitudeÞ? Mais je m’abstiens de l’interroger. J’ai mes propres secrets et, par expérience, je sais qu’en posant des questions je risque surtout d’en susciter. Mieux vaut ne pas me montrer trop curieuse avec les autres. Son appartement se trouve dans un immeuble en brique très quelconque. L’escalier est sombre et peu engageant, mais quand elle ouvre la porte de chez elle, hors d’haleine après avoir monté quatre étages, nous nous trouvons dans une pièce chaleureuse. 17 Les murs couleur orange brûlée sont décorés de grands tableaux abstraits aux couleurs vives. Un tissu rouge sombre recouvre les deux canapés, immenses et profonds, sur lesquels sont jetés des coussins aux motifs ethniques. Des bougies occupent toutes les surfaces horizontales. «ÞEt voici mon humble demeureÞ! s’exclame Alice. (Elle m’entraîne à l’intérieur et me regarde, guettant ma réaction.) Comment la trouves-tuÞ? J’ai tout fait moi-même. Tu aurais vu comme c’était sinistre quand je me suis installéeÞ! C’est fou ce que la couleur peut changer une pièce. Il suffit d’un peu de créativité et de peinture. —ÞFormidable.Þ» Je ne peux m’empêcher d’éprouver un pincement de jalousie. L’appartement d’Alice est beaucoup plus branché que celui où j’habite. «ÞC’est vrai, il te plaîtÞ? —ÞJ’adore. —ÞTant mieuxÞ! Parce que j’espère bien que tu viendras me voir souvent. On papotera et on échangera nos petits secrets toute la nuit.Þ» On dit que les gens dotés d’un grand charisme savent vous donner l’impression que vous comptez plus pour eux que n’importe qui. Avec Alice, je suis en train de comprendre ce que cela signifie. J’ignore comment elle s’y prend – quelqu’un d’autre se serait montré insistant –, mais quand Alice s’intéresse ainsi à moi, je me sens comprise et cela me réchauffe le cœur. Pendant un bref instant de folie, je me dis que je vais lui révéler mon secret. J’imagine très bien la scèneÞ: Alice et moi dans cette pièce, heureuses, grisées et aussi un peu mal à l’aise, comme on l’est lorsqu’on s’est fait une nouvelle amie, une amie intéressante. Je pose la main sur la sienne pour montrer que je suis sur le point de dire quelque chose d’important, puis je lui dis tout d’un trait, sans croiser son regard. Et lorsque 18 j’ai terminé, elle se montre compréhensive, chaleureuse et indulgente, comme je l’ai espéré. Elle me serre dans ses bras. Tout est bien. Je me sens légère, débarrassée de mon secret. Je suis libre. Mais ce n’est qu’un rêve éveillé. Un fantasme absurde. Je me tais. Je suis habillée comme d’habitude en jean, bottes et chemise, et j’ai apporté de quoi me maquiller avant la soirée, mais Alice insiste pour que je mette une robe. Elle en a plein ses placards, de toutes les couleurs, de toutes les longueurs, de tous les styles. Il y en a au moins une centaine, dont certaines ont encore leur étiquette. Je me demande où elle trouve l’argent pour les acheter. «ÞJe suis dingue de fringues, déclare-t-elle. —ÞVraimentÞ? Je ne l’aurais jamais cruÞ!Þ» dis-je en plaisantant. Alice sort des robes du placard et les lance sur le lit. «ÞChoisis. Je ne les ai pas encore mises, pour la plupart. (Elle m’en tend une de couleur bleue.) Celleci te plaîtÞ?Þ» La robe est jolie, mais j’ai déjà repéré celle qui me tente, en tissu stretch rouge imprimé, avec une ceinture drapée et une jupe portefeuille. Le genre de vêtement que ma mère aurait pu porter dans les années 1970. Elle irait parfaitement avec mes bottes hautes. Alice m’observe, puis elle éclate de rire. «ÞJe parie que tu préfères celle-làÞ», dit-elle en prenant la robe rouge. Je fais «ÞouiÞ» de la tête. «ÞElle est magnifique, n’est-ce pasÞ? (Elle la plaque contre elle, se regarde dans le miroir.) Le prix est à la hauteur, soit dit en passant. Tu as bon goût. —ÞJe la trouve très belle. Pourquoi tu ne la mets pasÞ? Il y a encore l’étiquette. Tu la gardais peut-être pour l’occasionÞ? 19
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