La petite fille qui aimait la lumière, Massarotto - Page 1 - Extrait de La petite fille qui aimait la lumière, de Cyril Massarotto © XO Éditions, Paris, 2011 N° ISBN : 978-2-84563-550-0 172306YVI_LUMIERE_fm9_xml.fm Page 6 Vendredi, 23. septembre 2011 4:28 16 Cyril Massarotto La petite fille qui aimait la lumière Roman 172306YVI_LUMIERE_fm9_xml.fm Page 5 Mercredi, 14. septembre 2011 9:34 21 172306YVI_LUMIERE_fm9_xml.fm Page 8 Mercredi, 14. septembre 2011 9:34 21 1 Peurs 172306YVI_LUMIERE_fm9_xml.fm Page 9 Mercredi, 14. septembre 2011 9:34 21 172306YVI_LUMIERE_fm9_xml.fm Page 10 Mercredi, 14. septembre 2011 9:34 21 11 Le petit corps était étendu, recroquevillé et sale, à peine discernable parmi les immon- dices. Par l’entrebâillement des volets, j’ai observé le cadavre de longues minutes, puis des heures ; je ne comptais plus le temps. Quand les ordures ont bougé, tout près de son pied nu, j’ai d’abord cru à quelque rat, à un coup de vent que je n’aurais pas entendu – j’entendais moins bien depuis quelques années. J’ai attrapé mes lunettes, les ai posées sur la pointe de mon nez. Le crépuscule gagnait du terrain, mais j’ai encore perçu un mouvement : son autre jambe, celle portant la chaussure cras- seuse, a déplacé les détritus. Mon cœur s’est serré ; la tête de l’enfant a émergé, laissant apparaître de longs cheveux croûteux de sang. C’était une fillette. Une fillette vivante. Du moins, pas encore morte. J’ai attendu. Je ne savais que faire. Comment était-elle arrivée jusqu’ici, au cœur même de cette ville 172306YVI_LUMIERE_fm9_xml.fm Page 11 Mercredi, 14. septembre 2011 9:34 21 12 La petite fille qui aimait la lumière morte depuis si longtemps ? Était-il possible qu’elle ait rampé au hasard, pour échouer à quelques mètres de ma maison ? J’ai eu très peur : peut-être les autres l’avaient-ils volontaire- ment jetée ici, peut-être attendaient-ils, tapis dans le noir qui tombait déjà, que je sorte sans défense ; alors ils me tueraient. Quand elle a gémi, un éclair m’a traversé : j’ai imaginé que c’était ma petite Lisa, étendue là, blessée, ne pouvant compter que sur moi. Lisa ma vie, Lisa mon trésor. J’ai décidé d’oublier ma peur et en silence j’ai débloqué les trois ser- rures et les deux verrous de ma porte. Puis j’ai pris une grande respiration, avant de l’entre- bâiller, juste assez pour me glisser à l’extérieur. J’avais à peine fait deux pas à l’air libre que la peur se rappelait à moi : une quinzaine de mètres seulement me séparaient de la fillette, durant lesquels les pires images me sont venues – celles que j’avais vues, et celles que les gens racontaient, au début, quand il y avait encore la radio. Je me suis imaginé finir ma vie de vieillard entre leurs mains, victime des atro- cités dont je les savais capables ; j’ai pressé le pas, j’ai même couru, je crois. Enfin parvenu jusqu’à elle, je me suis penché pour l’agripper, quand j’ai senti le bas de mon dos se bloquer. 172306YVI_LUMIERE_fm9_xml.fm Page 12 Mercredi, 14. septembre 2011 9:34 21 Peurs J’ai cru un instant que j’allais rester coincé là, genoux fléchis, les mains sous le corps maigre de la fillette. Alors j’ai rassemblé toutes mes forces et l’ai hissée d’un coup, l’arrachant aux ordures. Dans mes lombaires, la douleur a cla- qué, sèche, électrique, aussi subite qu’insuppor- table, et m’a fait pousser un cri grave et haletant dont j’ai été stupéfait. J’aurais juré entendre la supplique d’un vieux bouc à l’ago- nie. 172306YVI_LUMIERE_fm9_xml.fm Page 13 Mercredi, 14. septembre 2011 9:34 21 172306YVI_LUMIERE_fm9_xml.fm Page 14 Mercredi, 14. septembre 2011 9:34 21 15 La fillette n’ouvrit les yeux qu’au son d’un cri étrange, tout près de son oreille. Elle avait bien été tirée du néant quelques secondes auparavant par des mains se glissant sous elle, mais à ce cri elle reprit véritablement conscience. Elle ne comprit tout d’abord pas ce qu’elle voyait : il faisait sombre, sa tête dodeli- nait doucement, pourtant elle était tout à fait sûre de n’avoir pas la force de bouger. Puis l’image prit sens : il y avait une épaule, un cou et une tête, mais vus d’en dessous. Tous trois énormes. La peur s’insinua sous sa peau. Elle ferma vite les yeux pour mieux les rouvrir, et comprit qu’elle était recroquevillée contre une poitrine, sous une barbe aussi impénétrable qu’un entrelacs de ronces, dans les bras de quelqu’un ou de quelque chose qui la trans- portait en soufflant très fort. Ce souffle animal terrifia la fillette : elle commençait à soupçon- ner ce qui se passait. Elle sentit trois ou quatre à-coups, comme autant de marches, entendit un pied pousser 172306YVI_LUMIERE_fm9_xml.fm Page 15 Mercredi, 14. septembre 2011 9:34 21
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