Tara Duncan et l'invasion fantôme - Page 1 - Extrait Tara Duncan et l invasion fantôme DU MÊME AUTEUR TARA DUNCAN Tara Duncan dans le piège de Magister, XO Éditions, 2008, et Pocket. Tara Duncan. Le Continent interdit, Flammarion, 2007. Tara Duncan. Le Dragon renégat, Flammarion, 2006. Tara Duncan. Le Sceptre maudit, Flammarion, 2005. Tara Duncan. Le Livre interdit, Le Seuil, 2004, et Pocket. Tara Duncan. Les Sortceliers, Le Seuil, 2003, et Pocket. La Danse des Obèses, roman, Laffont, 2008. © XO Éditions, 2009 ISBNþ: 978-2-84563-430-5 1 L’attente ou l’éternité, on peut dire ce qu’on veut, c’est long. Les fantômes attendaient. Après tout, ils avaient l’éternité devant eux. Beaucoup d’entre eux étaient humains, d’autres non, tous s’étaient retrouvés dans l’OutreMonde, là où vont les âmes des sortceliers morts. Ceux-qui-savent-lier-les-sorts. Les magiciens. Les humains rassuraient les autres. Ils savaient que leur race avait une énorme qualité. Elle faisait des conn… des erreurs. Elle jouait avec la magie, sans bien la comprendre, sans tout à fait la maîtriser. Sorts ratés, potions mortelles, monstres trop gourmands. Oui, si quelqu’un mettait un énorme interrupteur sous une pancarte «þAttention, fin du monde ne pas toucherþ», vous pouviez être sûr qu’un humain le baisserait rien que pour voir ce qui allait se passer. Parmi les fantômes, ceux qui avaient terminé leur vie en s’exclamant «þTiens, je n’ai pas encore essayé ç…þ» le disaient aux autresþ: «þUn jour, une brèche s’ouvrira, quelqu’un, quelque part, commettra une erreur. Et nous pourrons rentrer chez nous.þ» Car c’était cela. Une faim dévorante. De retrouver un corps. Des sensations, des émotions. Des odeurs, des goûts. Alors, ils attendaient. Impatients, fébriles. Voraces. Et enfin, le jour vint. Ils étaient prêts. 2 L’attaque ou mieux vaut éviter de vendre la peau du vrrir avant de l’avoir tué… Dans un superbe palais, habité par des gens ayant un goût affirmé pour l’or et les pierres précieuses, une potion, boule verdâtre et puante, flottait dans les airs, à environ cinq mètres du sol. Elle n’était pas censée faire ça. Elle se mit à vibrer, puis à tourbillonner violemment, projetant des tentacules verts autour d’elle tandis qu’un trou noir commençait à pulser en son milieu. Cela non plus, ce n’était pas du tout normal. Mais personne n’était occupé à la surveiller parce que sa créatrice, une jolie fille aux longs cheveux blonds, Tara Duncan, était dans la pièce voisine, les yeux dans ceux de Robin, un magnifique demi-elfe. En essayant, vu qu’elle avait été transformée en vampyr1 et n’arrivait absolument pas à se retransformer en humaine, de ne pas le mordre… enfin, pas trop. Tara était l’Héritière du trône d’Omois, et donc, très logiquement, future Impératrice… si elle parvenait à survivre au périlleux apprentissage de la magie et des dangers d’AutreMonde. Et Robin était son petit copain, bien que l’Impératrice en place, Lisbeth, ne veuille pas de lui comme futur/potentiel/possiblevoireprobable fiancé de Tara. 1. Non, Dracula n’est pas passé par là et elle n’a pas été mordue… enfin, pas exactement. C’est en soignant Selenba, la terrible vampyr, que Tara a appris comment se transformer en vampyr. Et du fait des dangers d’AutreMonde, elle a inconsciemment refusé de se retransformer. À part le régime un peu… sanglant, le fait d’être vampyr lui permet d’être plus forte, plus rapide, quasiment immortelle. Son petit copain, Robin, lui, aimerait bien qu’elle cesse de le regarder comme s’il était une délicieuse côtelette saignante… 14 À ce stade, tout aurait encore pu être stoppé. Mais les deux adolescents roucoulaient1 en se murmurant des mots doux et Tara avait soigneusement insonorisé la pièce où elle avait enfermé la potion. Srr’vour Kli Vergick. La potion pour faire revenir les morts. Les réincarner. Leur donner une seconde chance. Enfin… pour en faire revenir un seul, en fait. Le père de Tara, Danviou, assassiné alors qu’elle avait deux ans. Depuis le jour où elle avait découvert qu’elle n’était pas une mutante, mais une sortcelière, celle-qui-sait-lier-les-sorts, Tara trouvait que la magie, ça craignait. C’était dangereux, cela pouvait faire mal. Mais cela avait aussi, parfois, une certaine utilité. Autre que transformer tout le monde en grenouille autour d’elle. Elle voulait faire revenir son père. Vraiment. Plus que tout au monde. Et pas uniquement parce que sa mère avait tendance à tomber amoureuse d’hommes, séduisants certes, mais soit horriblement dangereux, soit horriblement ennuyeux. Alors, Tara avait fait ce qu’il fallait. Le parchemin avait été soigneusement caché. Tara l’avait retrouvé. Le langage était ancien et obscur. Tara et Cal, son ami le Voleur Patenté, avaient réussi à le traduire. Sans prêter grande attention aux avertissements d’usage genre «þCeeeee parcheeeemiinnnnnn est maaauuudiiiitþ»þ! Les ingrédients étaient complexes à assembler. Voire quelque peu dégoûtants. Comme la fiente de gliir des marais puants ou quelques grains de bouse de traduc, l’animal le plus… odorant de la planète. Ne reculant devant rien Tara avait même pillé le nid d’un terrifiant oiseau Roc pour obtenir du duvet. Elle avait failli se faire décapiter par le volatile géant, avant de découvrir que le duvet de l’oiseau était en vente libre chez son apothicaire préféré. Elle avait parfaitement conscience d’enfreindre une bonne 1. Tara avait fini par expliquer à Robin que Fabrice lui avait dit que les amoureux «þroucoulaientþ» comme des pigeons sur Terre et que c’était une métaphore. Depuis, lorsqu’ils voyaient des gens en train de «þroucoulerþ» ou qu’ils le faisaient eux-mêmes, il arrivait à l’un des deux de roucouler pour de bon en agitant des bras comme un pigeon, ce qui avait le don de faire plier de rire le second. Inutile de dire que leurs amis les trouvaient parfaitement débiles lorsqu’ils faisaient ça… 15 demi-douzaine de lois avec cette potion. Faire revenir les morts était INTERDIT. Surtout dans les royaumes et les empires où un certain nombre de princes avaient poussé un soupir de soulagement lorsque leurs belles-mères étaient passées de l’autre côté. Et s’étaient empressés de promulguer une loi de fer et d’airainþ: «þON NE FAIT PAS REVENIR LES MORTS SOUS PEINE D’EN DEVENIR UN SOI-MÊME ET RAPIDEMENT.þ» Ce qu’elle faisait était donc verboten, forbidden, greouvlich, quelle que soit la langue dans laquelle on le prononçait. Malheureusement, elle n’était pas la seule à avoir enfreint la loi par amour. Cal, le jeune Voleur futur Patenté, qui l’avait aidée à déchiffrer le parchemin, et était donc dans le secret, l’avait imitée. Il avait lui aussi créé une potion afin de faire revenir la belle Eleanora, assassinée quelques jours plus tôt. Potion qu’il avait cachée non loin de la suite impériale de Tara. Grosse erreur. Les deux potions entrèrent en résonance, produisant ce qu’espéraient les fantômes. Une promesse de catastrophe. Il manquait un ingrédient, qui fut ajouté par l’irruption soudaine d’un dragon dans la chambre contiguë à la salle de la potion. Le dragon avait utilisé une énorme quantité de magie pour se matérialiser dans la pièce en dépit des anti-Transmitus du Palais. Il délivra son message à Tara («þLa potion n’est pas au point, tout va expl… arrrrghþ») et mourut. Le mal était fait. La magie frappa les deux potions. Mais seule la plus «þmûreþ» s’ouvrit. Celle de Tara. Le trou noir au centre de sa potion s’agrandit et, soudain, un vortex s’ouvrit entre AutreMonde, la planète magique où vivaient sortceliers, elfes, vampyrs et autres races, et OutreMonde, le monde des fantômes. Des centaines de fantômes de toutes les couleurs, hurlant de joie, franchirent la brèche et se précipitèrent à travers les murs. Un serviteur qui venait paisiblement apporter un message à Tara fut le premier à se retrouver nez à nez avec les fantômes. Affolé, il hurla pour prévenir l’Héritière et fit demi-tour, battant deux ou trois records olympiques dans la foulée. 16 Les fantômes foncèrent dans la suite impériale, prêts à posséder tout être vivant. Ils ne s’arrêtèrent pas au dragon. Il était mort, donc inintéressant. Mais ils bondirent vers le premier corps chaud, vibrant, celui d’une jeune fille aux cheveux blonds, aux yeux rouges et aux longues dents qui les regardait d’un air horrifié. Le premier fantôme à avoir franchi la brèche fut aussi le plus rapide. Son corps rouge et vaporeux traversa avec un ricanement le bouclier magique qu’elle avait créé. Qu’est-ce qu’elle croyaitþ? Il était un fantôme, rien ne pouvait l’arrêter. Il posséda son corps sans problème et, une fois à l’intérieur, voulut attaquer les centres vitaux, afin d’en prendre le contrôle. À sa grande surprise, il n’y parvint pas. La jeune fille, folle de rage, commença à se battre. Dès qu’il prenait le contrôle nerveux d’une main, d’un bras, d’une jambe, de la langue ou des yeux, elle le lui arrachait en hurlant de douleur et de fureur. Près d’elle, son Familier, un pégase blanc, accordé mentalement avec sa compagne, luttait tout autant. Sans bouger d’une plume, le magnifique animal jetait toutes ses forces dans la bataille pour soutenir la jeune fille. De plus, le fait qu’elle soit une vampyr ne lui facilitait pas les choses. Le fantôme n’avait pas envisagé d’attaquer une inhumaine. Il avait juste sauté sur le premier corps qui se présentait. Il tenta de prendre possession de son cerveau, mais, là aussi, se heurta à une telle résistance qu’il finit par reculer. Slurkþ! Jurant et maudissant sa malchance, il essaya une dernière fois, puis, constatant son échec, baissa les bras. Il n’arriverait à rien comme cela. Peut-être qu’un fantôme plus puissant que lui serait plus efficace. Il se libéra de cette empêcheuse de posséder en rond et sortit péniblement de son corps. C’est alors que la jeune fille fit quelque chose d’incroyable, quelque chose d’inédit. Elle sortit ses crocs. Elle le mordit. Et elle le toucha. Stupéfait, le fantôme sentit la morsure le déchirer. Pire, en le mordant, elle aspira sa vie, son essence, sa conscienceþ! 17 Il voulut s’enfuir, mais elle le tenait solidement. Ses griffes, à leur tour, le déchiquetèrent. En quelques secondes, il passa du statut de prédateur à celui de proie. Et il perdit. La jeune fille dont il ignorait le nom parvint à le détruire si complètement qu’au moment de disparaître dans une terrible agonie, il eut juste le temps de penser que, cette fois, il n’y aurait pas d’OutreMonde pour lui. Et qu’il aurait mieux fait d’y rester. 3 La fuite ou lorsqu’on a des fantômes aux trousses, mieux vaut savoir courir vite. Très vite. Tara reprit ses esprits, encore sous le choc. Elle était parvenue à détruire, sans très bien savoir comment, le fantôme qui l’avait attaquée. Instinctivement, elle fonça vers le vortex qui continuait à vomir des hordes d’êtres fuligineux en un effrayant arc-en-ciel. Détruire la potion. Elle devait faire vite, refermer la brèche. Tara incanta, levant les bras. Ses mains s’illuminèrent d’un feu bleu presque noir. Son puissant pouvoir jaillit. Et frappa la potion flottant dans les airs comme une énorme boule verte du sein de laquelle sortaient les fantômes. La potion, le toit de la chambre, le plancher de la chambre du dessus, le plafond de la chambre du dessus, etc., jusqu’au toit du Palais impérial de Tingapour, à Omois, disparurent purement et simplement. Deux oiseaux furent rôtis, tombèrent sur la tête d’un homme (qui, par la suite, ne sortit plus que la tête recouverte d’un casque intégral et surveilla le ciel avec une profonde méfiance), et une demi-douzaine de nuages qui envisageaient d’inonder la capitale furent volatilisés. Heureusement, consciente de sa mauvaise maîtrise de la magie, l’Impératrice, prudente, avait littéralement vidé toutes les chambres de cette aile du Palais. Tara ne risquait donc pas de désintégrer quelqu’un en train de ronfler paisiblement dans son lit au-dessus d’elle. Coupé de sa source, le vortex s’éteignit. Tara s’affaissa, soulagée. La brèche était refermée. Soudain, un hurlement de terrible douleur retentit. Mon Dieu, Robinþ! 19 Elle fonça dans sa chambre et stoppa net, pétrifiée d’horreur. Dix fantômes, de couleurs, tailles et formes différentes, se disputaient le corps de Robin qui tentait de résister, balayant l’air de ses mains armées de poignards. Les fantômes ne s’en préoccupaient pas, trop occupés à se battre pour son corps. Sourv, le Familier de Robin, tendait ses têtes d’hydre, ses crocs de requin lacéraient le corps des fantômes en pure perte. Elle ne pouvait rien faire. Sentant le danger, l’arc de Llillandril, possédé par l’esprit de la puissante guerrière elfe, se matérialisa à l’épaule de Robin, tandis que son carquois se positionnait derrière. Le demi-elfe se dégagea de la masse grouillante en un demi-saut périlleux avant, avec une vitesse qui surprit les fantômes. Il rengaina ses poignards, l’arc se mit en place et décocha ses flèches, mais, pas plus que ses couteaux, les traits ne découragèrent les assaillants fuligineux. Soudain, l’un des fantômes disparut, se superposant un instant au corps du demi-elfe. Robin se redressa, baissant les bras, puis laissa tomber son arc, une curieuse expression sur le visage. Un mélange de répulsion aveugle et de… jubilation. Sourv arrêta de se battre et se mit à gémir. Tara devait intervenir, et vite. Elle sortit ses crocs et bondit. Les fantômes s’envolèrent, effrayés. Ce qu’un fantôme avait vu, les autres en avaient connaissance, apparemment. Ils la savaient dangereuse. Ils se mirent hors de portée, prêts à plonger comme des vautours. Tara réfléchit à toute vitesse. Il fallait faire sortir le fantôme du corps du demi-elfe. Tout de suite. Mais elle n’avait aucune idée de la façon de s’y prendreþ! Créative, elle devait être créativeþ! Elle devait sortir le fantôme, donc… donc, oui, c’était ça, elle devait l’extirper. Sans extirper en même temps les entrailles, le cœur et les poumons de Robin. Elle activa sa magie. Ses mains s’illuminèrent de nouveau de bleu foncé. —þPar l’Extirpusþ! cria-t-elle, que le fantôme disparaisse et que la possession cesseþ! Sa magie frappa Robin avec la force d’un marteau-pilon, le clouant au mur de marbre doré derrière lui. Soudain, son beau 20 visage fut pris de contractions. Mais aucun fantôme ne sortit de son corps. «þIl est à moi, à moiþ!þ» Tara entendit ces mots sortir de la bouche de Robin, prononcés avec une rapacité révoltante. Cela ne marchait pasþ! Et cette fois, Sourv cria. —þPierre Vivanteþ! hurla Tara. Obéissante, la Pierre sortit de sa changeline et apparut audessus de sa tête. —þPouvoir tu veux, jolie Taraþ? gazouilla-t-elle, ravie de venir en aide à son amie. —þOui, oui, aide-moiþ! Le pouvoir immense de la Pierre s’ajouta à la puissance de Tara. Le flux s’intensifia au point que les côtes de Robin craquèrent et que son visage se convulsa de douleur. Et pourtant, en dépit de tous ses efforts, cela, non plus, ne fonctionna pas. La peur monta en Tara, comme une horrible vague glaciale qui lui souleva le cœur. Elle n’eut pas conscience que le maléfique anneau de Kraetovir1, à son doigt, luttait contre sa magie au lieu de l’aider. Son souffle ralentit, son sang peina dans ses veines et ses poumons ne purent lui apporter assez d’oxygène. Elle paniqua. Elle ne pouvait pas se battre si elle s’évanouissaitþ! Sa magie s’éteignit. Dépitée, la Pierre se posa sur une table. L’arrêt brutal du flot libéra Robin, qui s’affaissa. Ses yeux se troublèrent et elle voulut aller vers lui. Son amour. Celui qui, depuis qu’ils se connaissaient, l’avait si souvent sauvée. Robin, dont elle admirait et respectait la bonté et l’intelligence, tout autant que l’incroyable beauté qui l’avait attirée au début. Robin, dont elle ne pouvait pas se passer, Robin qui la protégeait envers et contre tous. Robin, qui l’aimait tellement qu’il aurait pu mourir pour elle. Elle ne comprenait pas. Elle était paralysée. Elle l’appela alors qu’il titubait vers elle, impuissant. —þRobinþ! Bats-toi, mon amour, résisteþ! Tu dois le chasser, refuse-lui la maîtrise de ton corpsþ! Le magnifique demi-elfe avait l’air terrifié. 1. Depuis Le Seigneur des Anneaux, on a pourtant prévenu tout le monde, hein, NE PAS PORTER D’ANNEAU FORGÉ PAR DES INTELLIGENCES MALÉFIQUES ET AVIDES DE PUISSANCE. Mais Tara est comme tout le monde, elle pense qu’elle saura s’en sortir. Elle a tort. 21
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