Et qu'on en parle plus, Michel Sardou - Page 1 - Extrait du livre inédit de Michel Sardou, "Et qu'on n'en parle plus" aux Editions XO Bagatelle fut le nom de guerre de ma grand-mère lorsqu’elle sévissait dans la troupe des «ÞPetites Femmes de ParisÞ». À l’opposé des Bluebell Girls – grandes blondes tout en plumes – les petites femmes se montraient en frac, guêpière, jarretelles fleuries, évidemment en bas résille, montées sur talons aiguilles rouges et couvertes d’un chapeau claque. Son heure de gloire fut une interprétation de Cupidon où elle apparaissait suspendue en haut du Casino de Paris, entièrement nue. À l’époque, on n’avait pas l’habitude. Elle est morte sur un banc du commissariat de laÞTrinité. Elle s’était fait embarquer, non sans mal – il fallut des renforts et le panier –, après avoir injurié un flic en 9 Et qu’on n’en parle plus criant «ÞMort aux vachesþ!Þ» tout en lui montrant son cul au beau milieu de la circulation. J’étais sur une radio pour une émission dont j’ai oublié le nom. Elle demanda qu’on m’appelle puisque j’étais son seul petit-fils, personne ne voulut la croire. Elle faillit repartir de plus belle mais préféra s’allonger… C’était une gentille alcoolo, BagatelleÞ; elle avait la cuite rigolote et inoffensive. Je la sentais basculer au fond du verre par ses maladressesÞquand elle me gardaitÞ: elle sucrait ma soupe et salait mon dessertÞ; si j’avais l’audace de le lui faire remarquer, elle claquait la porte et s’en allait cuver dans une chambre qui n’était jamais celle qu’on lui avait réservée… Et puis elle oubliait. En ce temps-là, elle fréquentait encore ma mère. Enfant, tous les dimanches je descendais jusqu’en bas de la rue Blanche pour déjeuner chez elle. Une petite chambre au septième avec un coin cuisine et un minuscule balcon qui donnait sur le square où elle était chaisière. Elle rangeait ses économies dans une boîte à café. J’y allais 10 Et qu’on n’en parle plus en traînant les pieds puis, devenu garçon, j’ai oublié de m’y rendre. Elle ne me l’a jamais reproché. Moi, si. Pourquoi ma grand-mère vient-elle en premier dans mes souvenirsÞ? Sa mort sans doute. J’ai rencontré le flic qui ne l’avait pas crueÞ; un ventru graisseux se répandant comme une flaque en excuses balbutiantes. J’ai pensé qu’elle avait eu raison de lui montrer son cul. Peut-être aussi que le peu de chose qu’elle m’a confié sur sa vie m’a pluÞ? J’aime les existences désordonnées. La sienne n’aura été qu’une longue suite d’échecs joyeux. Elle aimait les hommes mais refusait de s’en attacher unÞ; et par-dessus tout, elle ne voulait pas d’enfantsÞ! Un soir, lassée de refuser, elle a couché avec le seul qu’elle n’aimait pas et il lui a fait Jackie. Elle l’a viré de sa vie avec fracas et s’est mise à ingurgiter deux litres de vinaigre par jour en espérant que ça ferait «ÞpasserÞ» maman. Pour ceux qui ont connu ma mère, le vinaigre était loin d’être suffisant. Nous n’avons jamais su d’où sortait mon grand-père. Le seul commentaire futÞ: «ÞUn sale conÞ»… rideauÞ! 11 Et qu’on n’en parle plus Mère et fille se sont déchirées toute leur vie. J’en ignore la vraie raison. Ou alors le vinaigreÞ? Un soir où nous dînions seuls ma mère et moi dans la cuisine, j’évoquai la question et sa réponse me transperçaÞ: —ÞElle m’a fait sauter par la fenêtre. J’en ai crevé mes œufs au plat. J’attendis un développement, mais plus un mot. Elle parlait d’autre chose. Je me rendis tout de même compte que dans sa tête ça faisait son chemin. Je l’ai raccompagnée chez elle, derrière le palais des Congrès, et juste avant de sortir de la voiture, elle me lança un jet d’acide sur ma vie privée qu’elle considérait comme un désastre. —ÞTes histoires de cul ne me regardent pas, mais tu as voulu une familleÞ! Et malgré moi, je te rappelle. Comme toujours, je la priai de se mêler de ses oignons. En rentrant, souhaitant trouver une explication à ce curieux suicide qui ne l’avait pas tuée, je me mis à fouiller mes étagères en quête du livre qu’elle avait publié d’après les Mémoires inachevés de mon père. Et puis non. Je me suis arrêté net. Ça ne m’avait pas plu 12 Et qu’on n’en parle plus qu’elle écrive ce livre. Mon père l’avait commencé non pas pour le publier mais pour mieux se parler à lui-même. Elle avait récupéré les feuillets, les achevant à sa manière. Éluder serait plus juste. Pour faire courtÞ: sa vie à lui sans elle, sa jeunesse, ses amours, ses amis, même ses parents, au trouÞ! Ce qui fait qu’à la lire ils avaient vécu cinquante ans ensemble sans une ombre au tableau. Moi j’en avais vu des ombres, et des belles… 13
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