L'assaut, Roland Montins et JM Caradec'h - Page 1 - L'assaut, Roland Montins et JM Caradec'h OH Editions 12. 26 décembre Aéroport de Marignane. 17 heures H moins 10 minutes Roland Môntins a rejoint sa place sur la passerelle au milieu de son groupe. Bull se retourne et, dans un geste inhabituel, tend la main vers ses coéquipiers et, sans concertation, onze autres mains s’empilent sur la sienne. Cette communion spontanée est la preuve – s’il en fallait une – que les douze hommes 1 sont tous conscients de la hauteur de l’enjeu. Derrière les visières des casques, les visages se sont durcis. Encadrés par les cagoules, les regards concentrés à l’extrême sont tournés vers l’intérieur dans une ultime introspection. Les hommes sont ailleurs, déjà projetés dans l’action. Roland ressent une boule familière au ventre, celle qui l’accompagnait boxeur avant chaque combat. Il sait qu’elle disparaîtra instantanément au moment où il va mettre le pied sur le ring. Machinalement, il fait une dernière vérification maintes fois effectuée, pose ses mains sur ses deux armes de 1. Le groupe de la porte arrière gauche dirigé par Roland compte désormais douze hommes. Le capitaine Jeff T. l’a rejoint directement à Marignane le lundi en fin de matinée, participant ainsi au dernier entraînement. 243 poing, un revolver Manurhin et un pistolet automatique P 228, puis les approche des munitions supplémentaires qui garnissent les chargeurs et les speed loaders 1 de réserve. Tous les regards sont maintenant tournés vers Denis Favier qui, perché sur la troisième passerelle, vérifie que les trois groupes sont installés sur les passerelles. — On y va ! hurle-t-il. Et il accompagne son cri d’un geste de la main, tranchant l’air glacé en direction de l’avion Les trois chauffeurs, Jeff, Marcel et Jean-Jacques, font vrombir leurs moteurs. Les plates-formes surchargées se mettent à vibrer lorsque les trois camions-tracteurs, s’ébrouant comme des percherons donnant un coup de rein, s’arrachent de leurs stationnements et se mettent en branle. Les bas de caisse frottent sur le sol et lancent des étincelles qui jaillissent dans un crissement métallique à chaque cahot. Dans la nuit tombante, les trois silhouettes semblent des monstres mécaniques avançant dans des gerbes de feu. Accroupis sur leurs dos, les hommes se cramponnent aux rambardes, adaptant leurs corps aux soubresauts, leurs pensées tout occupées à maintenir leur équilibre. La boule a disparu du ventre de Roland : il se sent étonnamment calme, la tête claire. Apaisé. Ses hommes et lui vont vers ce qu’ils savent faire. Vers ce pourquoi ils sont faits. Les véhicules avancent lentement : ils ne sont pas conçus pour rouler avec la passerelle déployée. Encore moins chargés comme ils le sont ! Les deux premiers emportent chacun un groupe de douze hommes plus un médecin, près d’une tonne et demie avec l’équipement. Ils doivent investir l’avion par les deux portes arrière. La troisième passerelle destinée à la porte avant droite est volontairement moins chargée : huit hommes et pas de 1. Barillets de chargement rapide pour les revolvers. 244 médecin. Elle roule un poil plus vite que les deux autres et prend un peu d’avance pour que les trois engins abordent synchrones. Le but de la manœuvre : pousser au moins l’un des deux terroristes de l’arrière à quitter son poste pour alerter ses complices, au moment où il verra cette passerelle passer au flanc de l’avion. Le déplacement imprévu de l’Airbus vers l’aérogare allonge considérablement la distance à parcourir. Mais la manœuvre reste la même : placer les engins dans l’axe arrière de l’avion pour l’approcher sans être repéré. À 20 km/h, il faut 2 minutes et 24 secondes pour que les trois engins parcourent les 800 mètres de piste. Une éternité. 17 h 08. Les passerelles n’ont parcouru que 250 mètres et ne sont pas tout à fait dans l’axe. Roland qui fixe son objectif, la porte arrière gauche de l’appareil, voit celle-ci pivoter, découpant un rectangle noir sur la carlingue. De petits points rougeâtres trouent l’obscurité. Avant que le bruit des rafales ne parvienne à ses oreilles, il voit les balles ricocher sur le bitume. Une balle vient se ficher dans sa passerelle, une autre dans celle de tête. « Merde, on a été repérés ! » Mais, aussi soudainement qu’ils ont commencé, les tirs s’arrêtent et la porte se referme. Les véhicules poursuivent leur progression chaotique. Les secondes s’allongent désespérément. Cabine de l’Airbus. 17 h 01 La chape de peur qui s’est abattue dans l’avion pétrifie tous les otages dans un silence de mort où les psalmodies de Maklouf s’égrènent comme les notes d’un compte à rebours. Zahida, assise au milieu de l’avion à côté de Gilles, souffle au chef de cabine : — C’est très mauvais signe. Il faut faire quelque chose ! 245 — Mais quoi ? — Je crois qu’il faut armer la porte. Zahida désigne l’issue de secours à ouverture manuelle, située au-dessus de l’aile, qui s’ouvre en la poussant vigoureusement. — Il faut que vous m’aidiez : elle n’est pas assistée. Je suis épuisé : je n’aurai pas la force ! Les passagers situés à proximité ont vu le geste de Gilles qui vient d’abaisser la poignée. « Non ! Non ! chuchotent-ils avec véhémence, n’attirez pas l’attention sur nous ! Ils vont nous tuer ! » Gilles remet la poignée en place. Salim qui passe dans l’allée ne s’est aperçu de rien. Il file rejoindre Mustapha à l’arrière et les deux hommes, suivant les instructions de Yahia, ouvrent la porte arrière gauche et lâchent à l’aveuglette plusieurs rafales aux alentours. Puis ils referment la porte et Mustapha part s’emparer de la hache pour suivre les instructions de son chef : aller trancher la tête du plus jeune des stewards, Richard. Son geste est interrompu par un cri de Salim qui désigne le hublot du doigt. — Chouf ! Chouf 1 ! Les impies ! Mustapha court au hublot et aperçoit la passerelle chargée d’hommes en noir qui s’apprête à contourner l’aile en direction du nez de l’avion. — Yalla ! Yalla ! On va tuer les impies. Les deux terroristes, braquant leurs armes en avant, se précipitent en criant vers le cockpit. H moins 5 secondes Groupe porte avant droite La passerelle du groupe avant arrive au contact de l’appareil. Jeff freine au dernier moment, et stoppe l’engin. Une pensée l’obsède depuis le départ : « La passerelle est trop haute : ils ne pourront pas ouvrir la 1. « Regarde ! Regarde ! » 246 porte ! » Il s’en veut d’avoir obéi à un ordre de dernière minute et d’avoir changé son réglage. Au-dessus de sa tête, Olivier H., avec l’aide de Pascal, déverrouille la porte et la tire vers lui pour la faire coulisser sur la droite. Elle bute sur la plate-forme ! L’espace n’est pas suffisant pour que le système hydraulique la fasse basculer latéralement. Olivier s’agrippe et tente d’ouvrir en force ! « Merde ! Merde ! » Arlé tente de passer le canon de son pistolet-mitrailleur HK par la mince ouverture. — Fais gaffe, il y a du monde derrière ! Ils bloquent la porte ! crie Thierry, l’un des hommes du groupe avant, en braquant son Manurhin. Jeff a déjà compris ce qui se passe au-dessus de lui. Il prend l’initiative d’une manœuvre qu’il a répétée dans sa tête pendant le parcours. Il enclenche la marche arrière, recule de cinquante centimètres. Stop. Déverrouille le mécanisme. Descend la passerelle de quelques dizaines de centimètres. Olivier sent la plate-forme se dérober sous ses pieds, il se cramponne à la poignée et se colle au métal à la force des bras. La lourde porte enfin libérée bascule sur le côté, l’entraînant avec lui. La plate-forme s’avance : Olivier se rétablit alors que le reste du groupe s’engouffre déjà dans l’ouverture. L’incident, qui n’a duré que cinq secondes, aurait pu se révéler grave de conséquences sans la présence d’esprit de Jeff. H Zéro Groupe porte avant droite Arlé est le premier à franchir la porte. Il se met immédiatement en appui à gauche, face aux passagers. Il hurle : « Couchez-vous ! Couchez-vous sous les sièges ! » Thierry bondit derrière lui. En trois foulées, il enfile le couloir qui mène au cockpit. Tous les terroristes s’y sont regroupés. Il analyse en une fraction de seconde la 247 situation. Le preneur d’otages le plus proche : embusquégenou à terre-veste de steward-kalachnikov. Face à lui : front dégarni-chemise blanche-pistolet-mitrailleur Uzi. À droite : chemise blanche-lunettes-pistolet automatique. Tous stupéfaits. Un coup de feu claque. Instinctif. La balle le frôle. Thierry choisit : son Manurhin pointe le « dégarni ». La balle .357 Magnum pile en plein cœur, Maklouf est déjà mort lorsqu’il s’affale sur le dossier du commandant de bord. Thierry enchaîne : rotation du tronc sur la droite, bien campé sur ses jambes. Viseur sur le terroriste qui vient de tirer. Feu. Sous l’impact, Yahia qui n’a pas eu le temps d’aller chercher sa bombe s’écroule sur le côté, blessé, ses lunettes noires scotchées sur le visage. Thierry aligne déjà dans son viseur sa troisième cible planquée derrière le siège du copilote mais, avant qu’il presse la détente, les deux terroristes restants, jusqu’alors pétrifiés par la rapidité de l’attaque, réagissent et ouvrent le feu sur la silhouette qui se détache dans l’ouverture de la porte. Thierry reçoit deux balles à l’avant-bras, ce qui dévie son tir : la balle de son Manurhim se fiche dans le pare-brise. Thierry sent la douleur, insupportable, lui paralyser tout le bras. Il ne peut plus le bouger. Planqué sous la tablette du mécanicien navigant, le quatrième terroriste tire des rafales à bout portant avec sa kalachnikov. Une troisième puis une quatrième balle viennent se loger dans le haut de son bras droit. Le reste des deux rafales déchiquette le Kevlar de son gilet pare-balles. À chaque impact, son corps tressaute comme un pantin de caoutchouc. Les balles redoublées parviennent à se frayer un chemin entre les fibres et atteignent sa chair. Il vacille, KO debout, refusant de s’écrouler. Le troisième pirate ramasse l’Uzi tombé des mains de Maklouf et ouvre le feu. Thierry reçoit la rafale en pleine poitrine, deux autres balles lui traversent l’épaule : ses jambes se dérobent. Il va s’écrouler lorsque la dernière balle vient le frapper au visage, faisant exploser la partie droite de sa 248 visière. Sous l’impact, il est projeté en arrière et tombe lourdement sur le dos dans le couloir. Malgré la douleur, il se contorsionne pour dégager le passage et libérer l’accès au cockpit. Les balles fusent quelques centimètres au-dessus de lui. La moquette se gorge de son sang. Un liquide chaud lui voile la vue. Il se sent partir et lutte pour demeurer conscient. Neuf secondes se sont écoulées depuis qu’il a franchi la porte. 249
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