Les dix mille désirs de l'Empereur, José Frèches - Page 1 - Extrait de Les dix mille désirs de l'Empereur, de José Frèches Introduction Il n’est rien de plus délectable que d’attendre la venue d’un plaisir qu’on a déjà éprouvé. Quand ils pratiquent avec leur partenaire la fusion du Yin et du Yang, ceux qui ont la chance de connaître à la ligne près Les Trente Positions de l’empereur Yangdi, ce sulfureux bréviaire du plaisir, connaissent déjà le moindre caillou du chemin où ils marchent et ressentent la douce euphorie du voyageur savourant à l’avance le délicieux goût du thé vert qu’on lui servira à l’auberge à l’issue de son long périple… Mais les Trente Positions en question n’étant connues que des seuls initiés, fort peu de gens se doutent qu’il y a mille façons de prendre une femme pour lui donner du plaisir et en prendre soi-même. La plupart des couples se contentent de la position dite du «ÞmissionnaireÞ», si peu efficace qu’elle n’a même pas été répertoriée par Yangdi… * * * Quel homme, faute d’un apprentissage adéquat, n’a pas usé de circonvolutions parfois si obscures qu’elles produisent l’exact contraire de l’effet recherché ou encore d’adjuvants divers, le tout pour essayer de bien faire l’amour à une femmeÞ? Car l’obsession de plaire et de briller prend parfois des chemins de traverse. 9 Les Dix Mille Désirs de l’Empereur Le Mianling est l’un d’entre eux. Pour les lecteurs qui l’ignoreraient, un Mianling1 ou «þClochette birmaneþ», ou «ÞClochette de l’Oiseau Lascif de BirmanieÞ», ou encore «ÞClochette des Efforts subtilsÞ», est un minuscule grelot d’argent de forme conique censé être rempli de la précieuse semence de l’Oiseau Lascif de Birmanie, un volatile dont le mâle, selon la légende, est capable d’enivrer de désir la femelle d’un simple battement d’ailes. Il suffit donc à l’heureux possesseur d’une Clochette des Efforts subtils d’introduire celle-ci dans la Caverne Azurée de sa partenaire pour que sa Tige de Jade y déclenche le Grand Tremblement de la Montagne, ce sublime bouleversement que trop peu de femmes, mille fois hélas pour ellesÞ!, ressentent quand elles sont dans les bras d’un homme. On comprend aisément la raison pour laquelle il fut un temps en Chine où ces Clochettes valaient de véritables fortunes… Le récit qui va suivre, où l’un de ces petits ustensiles aux vertus magiques est au cœur de l’intrigue, fut rédigé par un éminent ministre du dernier empereur de la dynastie des Ming qui signait ses livres sous le pseudonyme de «ÞLa Pierre AngulaireÞ». Ce roman, assurément le meilleur de ceux écrits par cet écrivain hors normes et féministe avant l’heure, fut découvert par l’auteur de ces lignes, alors jeune conservateur des musées de France, au milieu d’une caisse de livres oubliée dans la cave du musée Guimet, l’un des plus beaux et des plus complets du monde en matière d’arts asiatiques. Dans son étui de soie parfaitement conservé, ce manuscrit inédit attendait sagement un lecteur qui l’ouvrît. Un feuillet avait été glissé à l’intérieur par son dernier propriétaire, un certain Frèrejean de La Bâtisse, fin connaisseur de la Chine qu’il sillonna en tant que reporter-photographe à la charnière du XIXe et du XXeÞsiècle. 1. Mianling signifie à la fois «ÞeffortÞ» et «ÞBirmanieÞ». 10 Introduction Le feuillet en question portait la mention manuscrite suivanteÞ: «ÞLe Mianling, manuscrit érotique de La Pierre Angulaire, inédit acheté chez un libraire de Shanghai en 1904.Þ» C’était trop beau pour être vrai. Avec l’excitation du fouilleur qui a exhumé une rareté, je me plongeai le soir même dans les fichiers de la belle bibliothèque en rotonde du musée Guimet afin d’y glaner des renseignements sur ce fameux Pierre Angulaire. J’avais de la chance. Une thèse publiée en 1954 lui avait été consacrée par un sinologue japonais. Heureusement pour moi – je ne parle pas le japonais – une traduction en américain avait été publiée en 1962 par les Presses de l’université de Harvard. Le cœur battant, je parcourus la bibliographie de La Pierre Angulaire établie par mon Japonais et constatai non sans un certain ravissement que La Clochette birmane n’y figurait pas, ce qui signifiait que Frèrejean de La Bâtie avait réellement mis la main sur un texte qui n’avait jamais été publié. L’œuvre littéraire de La Pierre est diverse – et pour tout dire assez déconcertante – puisqu’on y trouve à la fois des histoires édifiantes purement inventées ou à moitié réelles, des récits où la vérité historique est scrupuleusement respectée, mais également des nouvelles et des romans fort lestes qui eussent coûté son poste à leur auteur si son identité avait été dévoilée. On ignore les motivations exactes de ce politicien de haut vol, ministre des Rites et de la Justice, le seul de son espèce, à ma connaissance, à s’être mis en danger en enfreignant les codes moraux dont il était censé, au contraire, assurer l’application. Chacun a son jardin secret. Celui de La Pierre Angulaire était rempli par l’imagination foisonnante de son étonnant propriétaire. Dès que je commençai la lecture de La Clochette birmane, je fus incapable de m’en détacher tant ce texteÞrend formidablement compte de la liberté des mœurs qui existait en Chine à la fin du XVIIeÞsiècle, époque où régnait pourtant une idéologie 11 Les Dix Mille Désirs de l’Empereur confucéenne particulièrement stricte sur le plan des mœurs collectives. Que je sache, il faut attendre Sade, c’est-à-dire le siècle suivant, pour trouver un récit aussi audacieux dans la littérature française et dans un contexte moral beaucoup moins rigide que ne l’était la société chinoise de l’époque. Entre Sade et La Pierre Angulaire, il y a néanmoins un point communÞ: autour d’eux, tout s’effondrait. La dynastie des Ming vivait ses derniers jours et la France était à la veille de la Révolution. Incapables de maintenir l’unité nationale, les Ming avaient mis en place un système dictatorial ubuesque qui fixait la paysannerie sur des terres ne lui appartenant pas. RésultatÞ: les famines récurrentes contraignaient des millions de pauvres à errer sur les routes où ils finissaient enrôlés dans des armées parallèles qui entraient en rébellion contre le pouvoir central. En proie à ses vieux démons comme toujours en temps de crise, la Chine se morcelait, le pouvoir central se dissolvait, les Seigneurs de la Guerre relevaient la tête et faisaient sécession. Bref, un beau jour, le peuple considéra que le Mandat du Ciel faisait défaut à l’Empereur et l’inéluctable finit par se produireÞ: en quelques mois à peine, les envahisseurs mongols, après avoir chassé le dernier empereur Ming, fondèrent la dynastie des Qing. * * * Lorsque les sociétés traversent des périodes dramatiques, lorsque le bonheur collectif et l’harmonie sociale sont devenus inaccessibles, les êtres se rabattent sur la recherche éperdue du bonheur individuel. Quand on ne sait pas de quoi demain sera fait, la quête du plaisir «Þhic et nuncÞ», ici et maintenant, devient l’unique façon de survivre et l’érotisation – je veux jouir de tout et tout de suite – s’exacerbe. 12 Introduction Mais cette volonté forcenée de jouir de l’instant, qui fait privilégier le principe de spéculation au détriment de celui de précaution, va si loin qu’elle remodèle la société tout entière, y compris dans ses dimensions non sexuelles, laquelle n’est plus qu’un gigantesque marché gouverné par la seule voracité. Sans se douter qu’elles sont entrées dans une spirale suicidaire, les sociétés où le principe de plaisir a été érigé en vertu cardinale se peuplent de cigales alors même qu’elles auraient besoin de fourmis. C’est la raison pour laquelle les héros du roman de La Pierre Angulaire n’ont rien à envier à la façon dont on envisage de nos jours – qu’on soit homme ou femme – le sexe, soit comme une exacerbation du rapport à l’autre où chacun se croit obligé de puiser le maximum de ce qu’il peut. Hommes et femmes se livrent à un jeu qui attire les êtres comme le miel attire les mouches. Ils n’hésitent pas à échanger leurs rôles. Parfois, ils s’y brûlent, mais peu importe, car lorsqu’on perd ses repères les uns après les autres, il ne reste plus que le sexe. Et à cet égard, les hommes (et les femmesÞ!) étant toujours les mêmes, rien n’a changé depuis la nuit des temps. Bref, ce que nous vivons en 2009, certains Chinois le vivaient déjà en 1660, époque à laquelle La Pierre Angulaire écrivit La Clochette birmane.
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