Jeanne d Arc, Max Gallo - Page 1 - Extrait de Jeanne d Arc, de Max Gallo © XO Éditions, Paris, 2011 ISBN : 978-2-84563-440-4 174074BLI_JEANNE_xml_fm9.fm Page 6 Jeudi, 13. octobre 2011 3:02 15 Max Gallo de l’Académie française Jeanne d’Arc Jeune fille de France brûlée vive récit 174074BLI_JEANNE_xml_fm9.fm Page 5 Jeudi, 13. octobre 2011 3:02 15 174074BLI_JEANNE_xml_fm9.fm Page 10 Jeudi, 13. octobre 2011 3:02 15 11 C’est Jeanne, une jeune fille d’à peine dix-neuf ans. À Rouen, ce matin du mercredi 30 mai 1431, elle est debout dans une charrette que tirent quatre chevaux. Les frères dominicains Martin Ladvenu et Isembard de La Pierre, ainsi qu’un prêtre, messire Massieu, qui fait office d’huissier et de notaire, se tiennent près d’elle. On la conduit du château de Rouen où elle est emprison- née, enchaînée depuis cent soixante-dix-huit jours, jusqu’à la place du Vieux-Marché, au centre de la ville normande. Malgré l’escorte de quatre-vingts hommes d’armes anglais qui ouvrent le chemin, usant du plat de leur lame et de la hampe de leur lance, la charrette avance lentement tant la foule est agglutinée. Au rez-de-chaussée, les marchands ont fermé les épais volets de bois de leurs échoppes. Mais la foule a envahi les maisons, se pressant aux fenêtres, grimpant sur les toits. On se bouscule, on se penche, pour voir celle qui va être brûlée vive. Elle sera attachée à un pieu placé tout en haut d’un écha- faud construit en plâtre au centre de la place. Deux autres estrades ont été élevées. La première, où la condamnée doit être exposée et prêchée, s’appuie au pignon nord de la halle 174074BLI_JEANNE_xml_fm9.fm Page 11 Jeudi, 13. octobre 2011 3:02 15 Jeanne d’Arc 12 de la Boucherie qui ferme l’un des côtés de la place du Vieux-Marché. L’autre estrade, plus vaste, a été dressée sur le cimetière qui borde l’église Saint-Sauveur. Les juges, les prélats y siègent. Mais on n’a d’yeux que pour l’échafaud, si haut, et pour le pieu à la base duquel le bourreau a déjà amoncelé le bois du bûcher. Un écriteau, cloué au sommet du pieu, porte ces mots : « Jeanne qui s’est fait nommer la Pucelle, menteresse, per- nicieuse, abuseresse du peuple, devineresse, superstitieuse, blasphémeresse de Dieu, présomptueuse, infidèle à la foi de Jésus-Christ, vanteresse, idolâtre, cruelle, dissolue, invocate- resse de diables, apostate, schismatique et hérétique. » La charrette pénètre sur la place. Un frisson parcourt la foule. Les cent soixante hommes d’armes anglais qui entou- rent l’échafaud et les estrades la contiennent. Des murmures, des cris s’élèvent. On veut s’approcher pour voir cette sor- cière, cette fille du diable, cette hérétique dont le corps va, à la fin de la matinée, se tordre sous la morsure des flammes. Mais la robe longue, trop ample, masque le corps de Jeanne. Les manches couvrent les mains qu’on imagine jointes, comme pour une prière, à moins qu’on ne lui ait lié les poignets. Un capuchon enveloppe sa tête, cache ses cheveux noirs qu’on lui a rasés alors qu’elle les portait coupés en rond, comme ceux des hommes d’armes. Elle est d’une bonne taille – cinq pieds et quatre pouces. On l’imagine vigoureuse. N’a- t-elle pas porté armure et brandi le glaive ? Ses geôliers anglais du château de Rouen l’ont regardée avec concupis- cence, mais ses compagnons d’avant qu’elle ne fût prison- nière ont confié : « En l’aidant à s’armer j’ai vu ses tétons et ses jambes nues mais je n’ai jamais éprouvé pour elle du désir charnel. » Un autre a ajouté : « Dans les camps j’ai dormi avec elle et quand elle s’habillait j’ai vu quelquefois 174074BLI_JEANNE_xml_fm9.fm Page 12 Jeudi, 13. octobre 2011 3:02 15 Jeune fille de France brûlée vive 13 ses seins qui étaient beaux, mais jamais je n’ai eu pour elle de l’envie. » Et un médecin qui l’a soignée alors qu’elle était malade a précisé : « Je l’ai palpée dans les reins, où elle était très étroite selon ce que j’ai pu voir. » Mais chacun sait dans cette foule, que de cette jeune fille de dix-neuf ans, de son corps de pucelle, il ne restera dans quelques heures que des débris d’os et de la cendre. La charrette s’immobilise au centre de la place du Vieux- Marché, entre les deux estrades et l’échafaud. Jeanne lève la tête, découvre le pieu, les fagots faits de menu bois et de branchages. Elle geint cependant que les deux frères domini- cains et le prêtre huissier la font monter sur l’estrade afin qu’elle soit exposée à la foule qui gronde. Le docteur en théo- logie, maître Nicolas Midi, s’avance vers elle, commence à prêcher, et la foule, tout à coup devenue silencieuse, entend les paroles de l’Évangile de Jean : « Je suis la vigne et vous êtes les sarments… Qui se sépare de moi est promis à la mort. » Puis elle reconnaît une phrase de saint Paul : « Si un membre souffre, tous les membres souffrent. » Maître Nicolas Midi cède la place à monseigneur Pierre Cauchon, évêque comte de Beauvais. Son visage creusé de rides profondes, il parle, au nom du vicaire inquisiteur, d’une voix menaçante. Ses poings ponctuent les mots qui devien- nent des coups de hache. « Nous décidons que toi, Jeanne, membre pourri dont nous voulons empêcher que l’infection ne se communique aux autres membres, tu dois être rejetée de l’unité de l’Église, tu dois être arrachée de son corps, tu dois être livrée à la puis- sance séculière, et nous te rejetons, nous t’arrachons, nous t’abandonnons, priant que cette même puissance séculière, en deçà de la mort et de la mutilation des membres, modère envers toi sa sentence. » 174074BLI_JEANNE_xml_fm9.fm Page 13 Jeudi, 13. octobre 2011 3:02 15 Jeanne d’Arc 14 Jeanne s’affaisse, elle pleure, elle s’agenouille, elle implore qu’on lui pardonne le mal qu’elle a pu faire aux juges, aux Anglais. Que chacun veuille bien dire une messe pour le salut de son âme. Elle est une jeune fille de dix-neuf ans, que l’on va brûler vive. Et dans la foule nombreux sont ceux qui pleu- rent, alors que les Anglais rient, s’impatientent, crient, interpel- lent le prêtre Massieu, qui exhorte Jeanne à affronter la mort, le jugement de Dieu dans l’espérance du pardon. « Quoi donc, prêtre, nous feras-tu dîner ici ? » lance un Anglais. Quelqu’un crie que puisque Jeanne a été abandonnée par l’Église au bras séculier, il faut que le Conseil de la ville se réunisse, lui signifie sa sentence. Mais le bailli de Rouen, Raoul Le Bouteiller, d’un signe de la main invite les Anglais à se saisir de Jeanne devant lui. « Menez, menez », dit le bailli. Il se tourne vers le bourreau. « Fais ton office », lui lance-t-il. Deux sergents tirent Jeanne au bas de l’estrade, la coiffent d’une grande mitre de papier sur laquelle on a écrit : « Hérétique, relapse, apostate, idolâtre. » Le bourreau se saisit d’elle, qui murmure : « Ah ! Rouen, Rouen, j’ai grand-peur que tu n’aies à souf- frir de ma mort. » Le bourreau l’entraîne vers l’échafaud. Le pieu est si haut placé qu’il a de la peine à attacher Jeanne. Elle implore les deux frères dominicains et le prêtre huissier. Elle demande une croix. Un Anglais en confectionne une avec deux morceaux de bois. Elle embrasse ce crucifix, le place contre sa chair. Elle supplie le frère Isembard de La Pierre d’aller quérir une croix à l’église et de la tenir dressée 174074BLI_JEANNE_xml_fm9.fm Page 14 Jeudi, 13. octobre 2011 3:02 15 Jeune fille de France brûlée vive 15 devant elle afin qu’elle pût, tout au long de son supplice, la voir. Le bourreau réussit enfin à l’attacher au pieu. Elle invoque saint Michel et sainte Catherine. Le bourreau met le feu au bûcher, les flammes s’élèvent, elle crie « Jésus », répétant ce nom plus de six fois et sa voix est si forte qu’elle emplit la place, et qu’on l’entend aussi demander de l’eau bénite. Cruelle mort. Car le bourreau, contrairement à l’habitude, ne l’étrangle pas pour lui épargner des souffrances. Le pieu est placé trop haut sur l’échafaud pour qu’il puisse l’atteindre au milieu des flammes. Il craint aussi la colère des Anglais s’il abrège le supplice, et il éprouve un grand trouble à l’idée des prodiges accomplis par cette pucelle : quelle diablerie peut-elle mani- gancer ? Alors il laisse la chaleur des flammes et la fumée tuer Jeanne. Une trop cruelle mort, juge-t-il pourtant. Le bailli de Rouen, quand la tête de Jeanne tombe sur sa poitrine et que le corps s’affaisse, demande à ce que le bour- reau écarte les flammes afin qu’on puisse voir qu’elle ne s’est point échappée à l’aide du diable ou autrement. Et il veut aussi qu’on soit assuré que Jeanne était bien une femme. Le bourgeois de Paris qui tient le journal de ces années-là écrit : « Et puis fut le feu tiré en arrière et la Pucelle fut vue de tout le peuple, toute nue, et tous les secrets qui doivent être en femme, pour ôter les doutes du peuple. Et quand ils l’eurent assez et à leur gré vue toute morte liée au pieu, le bourreau remit le feu grand sur sa pauvre charogne. » 174074BLI_JEANNE_xml_fm9.fm Page 15 Jeudi, 13. octobre 2011 3:02 15 Jeanne d’Arc Le bourreau alimente le feu durant plusieurs heures, jetant sur le bûcher de l’huile, du soufre et du charbon. Le corps de cette jeune fille de dix-neuf ans se consume, ses membres deviennent des sarments noirs, la tête et le ventre éclatent, et la place du Vieux-Marché est tout empuan- tie par des odeurs de chair brûlée. Mais, le feu éteint, le bourreau découvre dans les cendres, parmi les morceaux d’os, les entrailles et le cœur que les flammes n’ont pu réduire. Il doit rallumer le feu. En vain. « Malgré l’huile, le soufre et le charbon qu’il avait appli- qués contre les entrailles et le cœur de Jeanne, toutefois il n’avait pu aucunement consumer, ni mettre en cendres les entrailles et le cœur de quoi était autant étonné comme d’un miracle tout évident. » « Et il lui fut dit de réunir les cendres et tout ce qui restait et de les jeter dans la Seine, ce qu’il fit. » Le 8 juin 1431 les Anglais écrivent à l’empereur du Saint Empire romain germanique, aux rois, aux princes de toute la chrétienté : « Voici sa mort, voici sa fin que nous avons jugé bon de vous révéler afin que vous puissiez connaître la chose avec certitude et informer autrui du décès de cette femme. » Morte, Jeanne, jeune fille de France de dix-neuf ans, brûlée vive ? Elle savait, écrit Malraux, « que la tombe des héros est le cœur des vivants ». Offrons-lui le nôtre et elle revivra. 174074BLI_JEANNE_xml_fm9.fm Page 16 Jeudi, 13. octobre 2011 3:02 15
Jeanne d Arc, Max Gallo - Page 1
Jeanne d Arc, Max Gallo - Page 2
wobook