Les enfants de l'hiver - Page 2 - Extrait du roman de Gilbert Bordes, Les enfants de l'hiver — Les enfants, où sont les enfants ? Une rafale de mitraillette crépite. La montagne l’amplifie. Puis le silence. Immense. Écrasant. Une femme crie. Des hommes parlent en allemand, aboient des ordres. — On veut les enfants ! — Il n’y a pas d’enfants ! dit Loïc, dont les intonations du Midi chantent dans le silence revenu. Nous sommes montés ici comme chaque année pour prier la Vierge des neiges. — Ah bon ? vous priez ? Vous n’étiez pas à la tête des terroristes qui ont attaqué le convoi entre Foix et Vicdessos ? Huit de nos camarades ont été tués, quatre camions détruits avec le matériel qu’ils transportaient, et les enfants, hein, les enfants que vous avez enlevés, où sont-ils ? — Je ne sais pas de quoi vous parlez. — Les six enfants que nous transportions à notre centre de Toulouse. Tous fils de ceux que vous appelez des résistants… On sait que vous les avez emmenés ici pour les cacher en Espagne. Cela ne vous dit rien ? — Non. Loïc Stinger fait face, résigné. Des mèches grises bougent sur son crâne dégarni. Il n’a pas eu le temps de chausser ses 7 LES ENFANTS DE L’HIVER lunettes et cligne des yeux vers de vagues silhouettes qui s’agitent devant lui. Pourtant, il garde la tête haute et joue la surprise avec une seule pensée : ne pas trahir la peur qui le dénoncerait. — Non ? hurle l’officier. C’est toi le chef des bandits qui ont attaqué notre convoi ! On t’a reconnu. Les six SS pointent leurs armes sur Loïc, sa femme et Marcello, le contrebandier. Le vent court d’un sommet à l’autre, des oiseaux de proie observent la scène, très haut au-dessus de la vallée bleue. — Où sont les enfants ? braille encore leur chef. La femme de La Reine des neiges a parlé. Ce n’est pas possible. Léa Bucher, qui tient le bistrot La Reine des neiges à Vicdessos, n’a pas trahi. C’est chez elle que se retrouvent les résistants du réseau Montesquieu. Elle qui a récupéré les enfants après l’attaque du convoi et qui les a gardés jusqu’à ce que Loïc, Jocelyne et Marcello viennent les chercher pour les emmener en Espagne. Les Allemands les ont surpris en fin d’après-midi alors qu’ils se préparaient à passer la nuit au refuge. Ils les ont placés contre le mur, la femme entre les deux hommes, et les menacent en pointant les canons sur leur poitrine. Minuscule, les cheveux noirs tirés en un petit chignon à l’arrière du crâne d’où s’échappent des plumes de corbeau, le visage livide, Jocelyne ne réussit pas à contenir les tremblements de son corps. Près d’elle, à peine plus grand, Marcello darde un regard d’animal sauvage sur les Allemands. Un peu bossu, une figure de renard, des yeux légèrement bridés pleins d’une lumière froide sous un béret qu’il ne quitte jamais. C’est un homme de la montagne, pas plus français qu’espagnol, un de ceux qui connaissent tous les chemins secrets entre les pics, passent leurs marchandises au nez des douaniers, et gagnent leur vie en hors-la-loi. 8 LES ENFANTS DE L’HIVER Les SS ont vite compris qu’ils ne tireront rien de lui et s’en prennent à la femme qu’ils sentent prête à flancher. — Et toi, qu’est-ce que tu sais ? Jocelyne secoue la tête. Des images défilent à toute allure devant ses yeux : les six enfants rassemblés dans un abri de berger à Vicdessos, une fillette malade, un garçon de douze ans et quatre adolescents, la montée jusqu’à l’Oustal, le refuge que certains appellent la maison du diable, d’où Marcello devait les conduire en Espagne. — Parle. Où sont-ils ? — Je ne sais pas ! Je n’ai pas vu d’enfants. Ses yeux croisent ceux de son mari qui n’a pas bronché. Sa résignation la terrifie et la révolte. Jocelyne se sait lâche, capable de supplier, de trahir pour rester en vie. Son esprit, figé par la menace du canon pointé sur ses seins, lui impose d’horribles mensonges qu’elle ne peut pas refouler. Gagner quelques secondes, retarder l’instant ultime. — C’est lui ! murmure-t-elle en désignant Loïc. Le canon se déplace de quelques centimètres. — C’est lui quoi ? — C’est Loïc qui a voulu monter ici pour… pour… Avouer une faute futile pour cacher la vérité et attirer la clémence des SS. Jocelyne s’enfonce dans cette brèche avec l’imagination du désespoir. — On est montés avec Marcello pour aller chercher du tabac et du café en Espagne. — Je vois : de la contrebande ! — Qu’est-ce que tu racontes ? murmure Marcello. Un coup de feu. Un seul. Marcello pousse un cri, une horrible grimace met à nu ses dents noires déchaussées. Il lance les bras, tourne sur lui-même et s’écroule. Le tireur rit de ce pas de danse avec la mort. — Voilà ce qui t’attend ! menace-t-il en s’adressant à Jocelyne. À moins de parler. 9 LES ENFANTS DE L’HIVER Son voisin dit quelque chose en allemand ; une expression cruelle allume son regard. Derrière cette lueur froide se devine un désir de torture, de cris et de sang. Loïc prend Jocelyne dans ses bras. Puisqu’il faut mourir, autant que ce soit tout de suite. À deux, la mort semble moins difficile à affronter. Il se tourne vers les SS. Ses paupières battent, il grimace face à la lumière intense. — On fait un peu de contrebande, c’est vrai, avoue-t-il, en espérant que les bourreaux, qui subissent eux aussi les privations, seront intéressés. On peut tout avoir, des chaussures de luxe, des parfums, des vêtements en soie… Il pense aux six enfants. Les SS y pensent aussi. Ils ont fouillé le refuge de fond en comble, la petite chapelle, rien. Leur but est quand même atteint : seuls dans la montagne, le froid, les loups et la faim auront vite raison de cette poignée de fugitifs. Un vent gelé vient de se lever. De gros nuages roulent d’un sommet à l’autre, annonçant la neige. Les SS discutent, visiblement en désaccord. Un seul reste planté face à Loïc qui étreint toujours sa femme. Les autres font une nouvelle fois le tour du refuge, entrent dans une sorte de hangar en bois. Deux chèvres, l’une rousse et l’autre blanche, s’enfuient quand ils ouvrent la porte. À quelques pas, depuis une pente herbeuse un âne les regarde, les oreilles pointées vers eux, puis va se cacher derrière un tertre rocheux. Le hurlement du vent fracassé contre les rochers surprend les SS, qui tournent vers les cimes des regards inquiets. Ils savent qu’à l’Oustal la clémence du temps ne dure pas. L’été n’y fait que de brèves incursions. C’est le domaine de l’hiver, du gel qui fend les rochers, du blizzard, de la neige. Isolé dans la montagne, dernier refuge avant l’Espagne, l’endroit n’est accessible que par une passerelle jetée au-dessus du précipice, un lien fragile avec la vallée. 10 LES ENFANTS DE L’HIVER — Tu ne veux pas parler ? Pour la dernière fois, où sont les enfants ? Le silence se répercute d’un sommet à l’autre. Une bourrasque soulève les cheveux gris de Loïc. Puis une nouvelle rafale de pistolet-mitrailleur… Loïc et Jocelyne s’écroulent. Des cris stridents se mêlent à l’écho. L’âne brait à proximité. Les hommes le cherchent du regard, mais ne le trouvent pas. — Cette fois, conclut un des SS, l’organisation terroriste Montesquieu n’a plus de chef ! Le réseau sera vite démantelé. — Bon, rétorque un autre, ça, c’est fait, maintenant, faut récupérer les mômes. — On s’en fout ! — Notre mission était claire : ne pas laisser échapper les enfants. — Qu’est-ce que ça peut faire ? dit l’un d’eux. Ici, personne ne viendra les chercher et ils n’ont aucune chance de s’en tirer. Finalement d’accord, ceux-là s’engagent dans le sentier tortueux que des générations de contrebandiers ont délimité entre les lourds rochers que l’on devine prêts à dévaler la pente, comme retenus par de simples brindilles. Le monde est en équilibre sur un fil. Le moindre caillou dérangé surprend dans ce silence minéral aussi vieux que l’univers. Les deux SS restant entrent successivement dans le refuge et la chapelle, puis rejoignent les autres en courant. Des explosions retentissent. Les toitures et le clocher volent en éclats. Il ne reste plus rien de l’Oustal, hormis le petit hangar miraculeusement intact. Les SS arrivent au bord du profond canyon que les gens d’ici appellent la rigole du diable, une cassure longue de plusieurs kilomètres qui sépare l’Oustal de la vallée. La 11 LES ENFANTS DE L’HIVER limite du monde habitable. La passerelle de planches et de câbles en acier se balance au-dessus du précipice. Il y a bien un autre passage, quelque part en amont du Blaset, mais ceux qui le connaissent n’en parlent pas : lorsque les douaniers surveillent les chemins habituels, ils peuvent ainsi leur échapper et acheminer les marchandises. Les SS s’engagent sur le pont avec appréhension. Les câbles détendus par des années d’usage, les planches pourrissantes rendent le moindre faux pas mortel. Entre ciel et précipice, la passerelle plie sous le poids des soldats, qui évitent tout mouvement brusque. Cinquante mètres séparent les bords de la faille, plus qu’il n’en faut pour trébucher. Le vent pique les visages et mord les mains. Enfin de l’autre côté, rassurés, les hommes se regardent en riant, puis se tournent vers l’immensité du massif. Si les enfants sont restés là-haut, ils n’ont aucune chance de survivre. Il ne reste plus qu’à les empêcher de regagner la vallée, et leur mission sera accomplie. Ils ont tout vu. Terrés dans une grotte dont seul Marcello connaissait l’entrée, six garçons et filles se pressent en tremblant les uns contre les autres. Par une fente dans le rocher, ils ont vu les SS pousser Loïc, Jocelyne et Marcello contre le mur. Ils ont vu Marcello touché en plein cœur faire un tour sur lui-même, puis le couple enlacé exécuté à bout portant. Ils ont entendu les cris de la mort et le silence des sommets. Leur cœur éclate à chaque battement dans une douleur qui les brûle tout entiers. Le temps s’est figé dans l’horreur, depuis leur départ du lycée réquisitionné, où s’entassaient des centaines de personnes rassemblées là avant d’être transférées dans des camps en Allemagne. Des SS sont venus les chercher, les ont fait monter dans un camion qui est parti au milieu de la nuit. Ils se sont serrés les uns contre les autres, tremblants de peur. Le bruit du moteur était tel qu’ils n’ont pas entendu les rafales de mitraillette. Après une embardée, le camion s’est arrêté dans un champ. Des cris perçaient le grondement de la fusillade. Des hommes qui portaient une cagoule ont fait descendre les enfants. Ils ont couru dans le champ, ils sont montés dans un autre véhicule qui est parti sous la mitraille. 13 LES ENFANTS DE L’HIVER Ils sont arrivés à La Reine des neiges, un bistrot au pied de la montagne. Le beau sourire de Léa Bucher les a rassurés. Elle leur a donné à manger et à boire… Des graviers se détachent du plafond dans un bruit de grêle. Puis un filet d’eau qui court sur la paroi se fait entendre à son tour. Ils ouvrent les yeux. Des détails sortent de la pénombre. Une lueur naît des rochers, suffisante pour se diriger. — Ça chlingue ! Christophe, l’adolescent qui vient de chuchoter, se pince le nez. Il repousse un autre garçon, plus jeune que lui, très brun, portant d’épaisses lunettes. — Tu pues ! — Mais c’est pas ma faute ! réplique le garçon aux lunettes en avançant d’un pas, plié en deux, les mains sur le ventre. Matthieu bondit, le rattrape et le ramène de force. — Reste là ! lui ordonne-t-il. Humilié, Joachim se cache derrière un rocher. C’est la première fois que la peur lui fait ça. Il sent vraiment mauvais. La jeune fille regarde les sacs posés au fond de la grotte puis se tourne vers Matthieu. À seize ans, le garçon a un regard d’adulte. Ses gestes lents et mesurés inspirent confiance aux autres, qui ont tant besoin de quelqu’un pour les diriger. Ses paroles aussi. Il semble imperméable à cette peur liquide qui a l’odeur du pantalon de Joachim. — Ce silence, murmure Marie-Hélène. Je me demande si… — On n’entend rien depuis plus de deux heures, renchérit Matthieu. Il faut faire quelque chose. — Viens, Joachim, propose la jeune fille. Tu vas te laver et te changer. 14 LES ENFANTS DE L’HIVER Tout à coup, une voix gronde : — Mais taisez-vous, nom de Dieu ! Ils sont toujours là ! C’est encore Christophe qui regarde dehors par une fente entre les rochers. Un grand adolescent aux cheveux blonds frisés, au visage osseux, au regard incertain. — J’ai vu bouger quelqu’un, là, derrière ce monticule ! Ils vont finir par nous trouver. Ils se taisent, retiennent leur respiration, tendent l’oreille. Au bout d’un long moment, Matthieu s’étonne : — C’est bizarre ! Il se tourne vers les autres pour les prendre à témoin. Christophe scrute encore l’extérieur. — Ils ont dû partir ! fait-il en se déplaçant d’un pas mal assuré vers le centre de la grotte. À moins qu’ils ne se soient cachés pour nous tirer comme des lapins dès qu’on sortira. Il se tourne vers Séverine, une blondinette de dix ans au visage maigre, aux grands cheveux en désordre, qui tousse tout le temps. Recroquevillée dans un coin, la fillette darde vers lui un regard fatigué de bête traquée. Immobile pour passer inaperçue, elle ose à peine respirer. — Je vais aller voir ! décide Matthieu en se dirigeant vers la sortie. — Tu déconnes, intervient Christophe. Que tu ailles te faire tuer, c’est ton affaire, mais en te voyant sortir, ils sauront qu’on est là, alors, tu restes ! Christophe s’est placé devant Matthieu, les bras écartés, comme un coq qui s’apprête au combat. — Tu as peut-être raison, répond Matthieu, cependant, on ne peut pas se cacher ici une éternité. Le silence retombe. Derrière un rocher, près de la source, Joachim s’est nettoyé tant bien que mal. Il a trouvé un pantalon de rechange dans son sac et constate qu’il est un peu court. Il revient vers le groupe, ajuste ses grosses lunettes. 15 LES ENFANTS DE L’HIVER Matthieu se hisse sur le rebord de la grotte et regarde au-dehors par une trouée en hauteur. Il voit d’abord les flammes qui coiffent les ruines de la chapelle, puis sa vue plongeante s’arrête sur de lointaines silhouettes noires se dirigeant vers le canyon. Les Allemands ? — Ils sont partis, dit-il en sautant de son perchoir et en se dirigeant de nouveau vers l’extérieur. Cette fois, Christophe ne cherche pas à l’arrêter. La sortie est cachée par de gros rochers qui l’ont dissimulée aux regards des Allemands. Matthieu s’aventure à découvert. La nuit approche. Les poutres du clocher s’effondrent dans le brasier de la chapelle avec un bruit que la montagne amplifie. À côté, le refuge n’est plus que ruines fumantes, ses murs dressés dans la clarté de l’incendie ont quelque chose de choquant, une nudité qui révolte. La forte odeur de suie qui épaissit l’air immobile dessèche la gorge. Prudent, il fait quelques pas, regarde les trois corps étendus sur l’herbe, Marcello, grimaçant, le visage vers le ciel, puis Loïc et Jocelyne, enlacés pour toujours. La mort est là, la mort injuste de la guerre. Matthieu n’ose plus bouger. Christophe reste un peu en retrait. Des tremblements agitent son grand corps maigre. Il claque des dents, incapable de faire un pas de plus. Sans un mot, Matthieu fait demitour, passe devant lui et retourne à la grotte. — Loïc, Jocelyne et Marcello sont morts. Tous le savent. Mais l’entendre les contraint à prendre en compte une réalité qui les dépasse. — On ne peut rien faire ici ! dit Christophe. On partira demain. On connaît le chemin pour redescendre à Vicdessos. En attendant, personne ne doit quitter la grotte. La montagne est dangereuse. 16
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