Miral, Rula Jebreal - Page 1 - Extrait de Miral, de Rula Jebreal © 2004, 2009, Rula Jebral Pour la traduction en langue françaiseþ: © OhÞ! Éditions, 2010 ISBNÞ: 978-2-915056-99-0 À Julian Et à tous les Israéliens et tous les Palestiniens qui croient encore que la paix est possible. 1. Le 13Þseptembre 1994, à l’aube, un frémissement parcourut les quartiers arabes de Jérusalem. Avant même sa diffusion à la radio, la nouvelle de la mort de Hind Husseini s’était répandue comme une traînée de poudre. Le tintamarre qui accompagnait d’habitude les préparatifs des marchands des souks s’étendit des ruelles de la vieille ville jusqu’aux abords de la rue Saladin, où le cortège funèbre devait défiler. Beaucoup de commerçants laissèrent leurs rideaux de fer baissés et attendirent son passage les bras croisés devant leurs boutiques. Les marchandages s’arrêtèrent net dès que l’on apprit que le cercueil quittait l’orphelinat Dar El-Tifel, niché au pied du mont des Oliviers, face à la vieille ville. Hind avait consacré son existence à ce lieu, qui était devenu, depuis sa fondation en 1948, synonyme d’espoir pour la Palestine, au présent comme au futur. Dans les quartiers arabes, on avait suspendu des drapeaux palestiniens aux fenêtres. Ceux qui n’étaient pas descendus dans la rue s’étaient postés sur leurs balcons pour jeter des poignées de sel, de riz et de fleurs. Tout le monde applaudissait pour rendre hommage à cette femme d’honneur courageuse et humble. Même les hommes avaient les larmes aux yeux. Jérusalem était envahie par un profond désarroi, un deuil immense, comme si l’une de ses portes s’était soudain refermée à jamais. * * * 11 Née en 1916 dans la Ville sainte alors encore gouvernée par l’Empire ottoman, Hind Husseini passa les deux premières années de son existence à Istanbul, où son père était juge. Elle perdit celui-ci quelques mois avant la chute de l’Empire, qui avait suivi sa défaite lors de la Première Guerre mondiale. Sa famille retourna ensuite à Jérusalem. À l’époque, la Palestine vivait une période de transition entre la domination turque et son nouveau statut sous mandat britannique, qui allait durer jusqu’à la naissance de l’État d’Israël, en 1948. Hind, sa mère et ses cinq frères s’installèrent dans une maison du quartier arménien que possédait le clan Husseini depuis des siècles. Les parents de la fillette avaient habité cette spacieuse demeure de cinq chambres après leur mariage. Son salon était encore égayé par les tapis et les coussins colorés que la mère de Hind avait brodés dans son village natal voisin, réputé pour l’habileté de ses femmes aux travaux d’aiguille. Au centre de la pièce trônait un narguilé, posé sur une table arabe traditionnelle, un large plateau d’argent monté sur des pieds en bois sombre. Dès leur retour, la mère de Hind entreprit de s’occuper des terres cultivables, situées dans le quartier excentré de Cheikh Jarrah, et du bétail, qu’elle avait hérités de son mari et de sa famille. Tous les matins, très tôt, elle se rendait làbas pour superviser le travail des fermiers. Son fils aîné Kemal l’accompagnait dans ces excursions pour s’initier aux entreprises familiales, afin de les reprendre un jour. En début d’après-midi, mère et fils retournaient à Jérusalem et s’arrêtaient au passage dans la résidence principale de la famille, la maison du grand-père de Hind, située un peu à l’extérieur des murs d’enceinte de la ville. C’est là que Hind jouait avec ses frères et ses cousins, et tous y restaient jusqu’à l’heure du crépuscule, où chacun rentrait chez soi. Quand ses proches interrogeaient la mère de Hind sur la raison de ces allers et retours quotidiens, elle répondait sans hésiterÞ: «ÞMon mari savait que si quoi que ce soit lui arrivait, nous reviendrions dans notre maison de Jérusalem, où son esprit pourrait nous trouver quand il voudrait pour nous rendre visite, la nuit.Þ» 12 La mère de Hind avait aimé cet homme pendant la plus grande partie de son existenceÞ: selon les souhaits de leurs parents, elle l’avait épousé à l’âge de quatorze ans. Comme elle était d’extraction noble et que son futur époux appartenait à un clan dont les membres occupaient les postes les plus en vue de Jérusalem, allant du gouverneur au maire et au mufti, la cérémonie fut un spectacle hors du commun. La mariée arriva sur un pur-sang arabe blanc, suivie de toute sa famille. Sa dot comprenait trois parcelles de terre et deux maisons. Dans le plus pur respect de la tradition, le marié lui offrit un coffre en cuivre tapissé de velours rouge et rempli à ras bord de bijoux en or créés spécialement pour l’occasionÞ: des bracelets, des colliers, des boucles d’oreille et des bagues. Malgré leur beauté, la mère de Hind portait rarement ces parures, tant elle trouvait vulgaire d’étaler sa fortune. La cérémonie eut lieu dans la maison de la famille du marié, où les femmes avaient préparé un festin composé d’agneau rôti à la cardamome et à la cannelle, de riz basmati accompagné de pignons de pin et de raisins secs, de courges, de carottes et de poireaux sautés avec des oignons et de la noix muscade, suivis de yaourt et de plateaux chargés d’un assortiment de fruits. On se mit à danser en début de soirée, jusque bien après minuit, quand les parents des mariés conduisirent le couple dans sa nouvelle demeure du quartier arménien. Leurs familles attendirent devant la maison jusqu’à ce que les premières lueurs de l’aube fassent rosir les collines de Jérusalem et que le marié réapparaisse en exhibant la preuve de la consommation du mariage. Une certaine tranquillité régnait encore dans la Jérusalem où Hind fit ses premiers pas. Bien que de confession musulmane, enfant, elle passait toujours la veille de Noël à l’hôtel American Colony, l’ancien palais d’un pacha turc. Bertha Spafford, une riche et excentrique Américaine, y donnait tous les ans une fête destinée aux enfants du quartier, qu’elle régalait de dinde farcie aux raisins secs et de nombreux desserts avant de leur distribuer des cadeaux. Dans un coin du hall d’entrée se dressait un sapin offert par la mère de Hind, qui l’avait choisi dans son jardin avec ses fils. À la fin des réjouissances, les enfants suivaient Bertha dehors pour observer la replantation de l’arbre dans le parc 13 de l’hôtel. L’Américaine avait en effet coutume de dire à ses jeunes invités que si on laissait un arbre mourir, la fête n’aurait servi à rien. Après le dîner, on chantait toujours des chants de Noël en arabe, puis les chrétiens assistaient à la messe de minuit à l’église du Saint-Sépulcre. Bertha et la mère de Hind avaient fini par monter une petite infirmerie pour leurs métayers. Un jour, un bébé fut abandonné devant la porte de l’établissement. Aidées d’un médecin bénévole, les deux femmes recueillirent immédiatement l’enfant et s’en occupèrent pendant quelques jours, jusqu’à ce qu’elles trouvent une famille de paysans prête à l’adopter. Hind et ses frères reçurent une excellente éducation. Leur mère attendait d’eux qu’ils passent au moins deux heures par jour à lire, surtout des romans en anglais, que Bertha les aidait à choisir. La mère de Hind avait particulièrement insisté sur l’instruction de sa fille, parce que, disait-elle, l’éducation permet à une femme de s’élever socialement. Hind fréquenta donc l’université féminine de Jérusalem, tandis que ses frères, comme tous les jeunes mâles issus des plus influentes familles palestiniennes – les Husseini, les Nashashibi et les Dijani –, furent envoyés poursuivre leurs études dans les prestigieuses universités de Damas ou duÞCaire. Hind eut la chance de passer son adolescence dans une des villes les plus fascinantes au monde. Bien que certains signes des catastrophes à venir y soient déjà perceptibles, Jérusalem était encore un endroit où les enfants pouvaient grandir en paix. La mère de Hind aurait aimé marier sa fille à l’un de ses cousins en grande pompe, mais cette dernière avait insisté pour continuer ses études à Damas. En 1936, la révolte arabe contre le mandat britannique mit un terme aux projets de la mère comme aux rêves de la fille. * * * Pour les deux femmes chargées de laver le corps de Hind avant de l’envelopper dans un linceul – afin que la défunte se présente parfaitement pure devant Dieu, comme le prescrit le Coran –, son visage était aussi serein que de son vivant, et ne portait aucune trace du supplice de ses dernières heures. 14 Le matin précédent, Hind s’était réveillée baignée de sueur. Elle avait bien essayé de cacher les douleurs que sa maladie lui infligeait, mais Miriam, une de ses filleules devenue directrice adjointe de l’école, avait décidé de la faire admettre à l’hôpital Hadassah, où elle était suivie. Hind avait fini par se laisser convaincre, à une conditionÞ: passer d’abord revoir une dernière fois Dar El-Tifel. À cette époque de l’année, le jardin n’était plus paré de ces merveilleuses fleurs dont la senteur si pénétrante envahissait les ruelles et les cours avoisinantes en début d’été. Associé aux souvenirs les plus chers de Hind, ce parfum lui évoquait la saison de la floraison, pendant laquelle le soleil inonde les collines de Jérusalem d’une lumière si vive que les maisons semblent se confondre avec le ciel. Hind se rappelait à quel point le terrain était nu avant l’installation de l’école. À l’époque, il n’y avait rienÞ: pas de roseraie, d’oliviers, de citronniers, de palmiers, de jasmin, de grenadiers, de pamplemoussiers, de magnolias, de figuiers, de petits pieds de vigne, de canneliers ni d’arbres de henné, pas de menthe, de sauge ni de romarin sauvage. La petite fontaine qu’elle avait fait construire au milieu de la cour, réplique exacte de celle que sa famille possédait dans le quartier arménien, n’existait pas non plus… Ses pensées s’attardèrent sur le souvenir de cet endroit tel qu’il était avant d’être envahi par tous ces arômes, toutes ces couleurs vives, et par le rire des petites filles courant après leur ballon sur l’aire de jeux, à l’abri des tragédies qui se déroulaient hors de ses murs. Miriam aida Hind à s’asseoir à l’arrière de la voiture. Consumé par la maladie, le corps de la vieille dame était devenu très fluet, et sa voix était faible. —ÞQuand tu es arrivée à Dar El-Tifel, c’est moi qui t’ai prise dans mes bras, commenta Hind, le regard souriant, comme toujours. À l’âge d’un an et demi, Miriam avait perdu ses deux parents. Son père, un fedayin1, était mort au combat, et sa 1. Ce mot, qui signifie «Þcelui qui se sacrifie pour quelque chose ou quelqu’unÞ», désigne des francs-tireurs membres de commandos palestiniens luttant contre Israël. (Toutes les notes sont du traducteur.) 15 mère avait été tuée dans une embuscade. L’imam de la mosquée du village où habitait l’enfant l’avait amenée à l’école. Mal nourrie, elle présentait également les symptômes d’une pneumonie. Hind l’avait accueillie et confiée au médecin scolaire, son cousin Amir. Miriam avait grandi entre les murs de Dar El-Tifel et décidé d’y rester après son bac. Elle était devenue une femme robuste et imposante d’un mètre quatre-vingts aux épaules carrées, qui vouait à Hind une véritable affection filiale, et s’était occupée d’elle avec amour pendant les longs mois de sa maladie, poussant son fauteuil roulant dans toute l’école plusieurs heures par jour si nécessaire et la portant elle-même dans ses bras. Au moment où la voiture franchit les grilles de l’école, Miriam regarda Hind se retourner pour contempler une dernière fois le mont des Oliviers, que faisaient scintiller les reflets argentés des arbres se balançant sous la première brise d’automne. Hind voyait sa Jérusalem avec d’autres yeux à présent, comme une ville arrimée à une terre souillée du sang des innocents et fragilisée par les tunnels creusés sous ses synagogues, par les cryptes et les passages secrets, mais aussi comme une cité tournée vers le ciel, en direction duquel ses minarets et ses clochers se dressaient fièrement. Pour elle, cette contradiction reflétait sans doute l’histoire de ce pays agité et de son destin tragique, qui l’avait conduit à représenter à la fois le royaume des cieux et celui de l’enfer. Alors que la voiture s’éloignait de la vieille ville, Hind fut brièvement éblouie par le soleil qui se réverbérait sur les maisons de pierre, dont la blancheur semblait symboliser l’espoir et la paix. Elle se remémora les instants les plus difficiles de son existence, étroitement liés aux événements tragiques vécus par son peupleÞ: le massacre de Deir Yacine, Septembre noir en Jordanie, puis la déclaration de la guerre du Liban, ainsi que les massacres de Sabra et Chatila1, perpétrés dans 1. Deir YacineÞ: massacre de Palestiniens au village de Deir Yacine par des combattants israéliens le 9Þavril 1948Þ; Septembre noirÞ: début de la guerre entre les Palestiniens et les Jordaniens en 1970Þ; guerre du LibanÞ: commence par l’opération «ÞPaix en GaliléeÞ» en juinÞ1982, offensive d’Israël qui envahit le Liban jusqu’à Beyrouth pour repousser l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP)Þ; Sabra et ChatilaÞ: massacre perpétré en 1982 sur les civils palestiniens dans des camps de réfugiés au Liban. 16 les camps de réfugiés par les phalangistes maronites avec la collaboration et la protection de l’armée israélienne. Chacun d’entre eux avait représenté une défaite supplémentaire, la répétition d’un scénario immuable dans lequel les Palestiniens finissaient toujours par perdre. En regardant à travers la vitre, Hind réfléchissait à nouveau à un constat qui ne la quittait jamais vraimentÞ: les Palestiniens de Jérusalem étaient obligés de se battre sur deux fronts, à l’intérieur et à l’extérieur. D’abord contre eux-mêmes, afin d’éviter de tomber dans une absurde spirale de violence qui les conduirait sûrement à la défaite, mais aussi contre une frange de politiciens peu scrupuleux prêts à offrir leur pays sur un plateau d’argent comme une vulgaire monnaie d’échange. Elle songea à la première intifada1, à tous les efforts qu’elle avait déployés pour empêcher les jeunes filles de Dar El-Tifel de participer aux manifestations, et aux quelques vies qu’elle avait réussi à sauver. Beaucoup de Palestiniens aisés avaient fui le pays dans l’espoir de recommencer leur vie ailleurs, mais Hind, elle, avait choisi de rester pour aider son peuple. Elle avait pris cette décision presque inconsciemment, comme si c’était son destin, qu’elle avait accompli sans broncher. Dans sa bouche, le mot «ÞprivilègeÞ» avait une seule significationÞ: être à même d’aider son prochain. Bien que ne s’étant jamais mariée, elle se targuait, comme elle le disait souvent à ses élèves en plaisantant, d’être «Þla femme ayant le plus de filles de tout JérusalemÞ». En 1948, quand Hind n’était encore qu’une trentenaire élégante et ouverte d’esprit, un poète l’avait aussi comparée à JérusalemÞ: «Þla fiancée du mondeÞ». Au moment où la voiture se garait devant l’hôpital, elle se demanda ce qui allait bien pouvoir se passer à présent. Ses études terminées, Hind avait enseigné à l’école musulmane pour filles de la Ville sainte, avant de fonder avec quelques collègues une association dédiée au combat contre l’illettrisme, dont elle fut un des membres les plus 1. En 1987, les Palestiniens déclenchèrent la première intifada, ou «Þguerre des pierresÞ», en réponse à l’occupation israélienne en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. 17 actifs. Elle sillonnait toute la Palestine pour promouvoir l’ouverture de nouvelles écoles, même dans les villages les plus reculés, se rendant dans les camps de réfugiés au volant d’un gros bus scolaire. Elle en revenait avec de nombreux enfants que leurs mères, de pauvres femmes incapables d’assurer leur éducation, étaient plus qu’heureuses de lui confier. À l’époque, Hind était convaincue que la rédemption du peuple palestinien dépendrait de la libération culturelle de sa jeunesse. Son association publiait un magazine visant à sensibiliser le public à son action en faveur des enfants défavorisés. Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, juste au moment où le monde semblait avoir retrouvé la paix, la Palestine avait commencé sa descente aux enfers. C’était comme si des questions restées sans réponse dans d’autres régions du globe avaient soudain explosé au beau milieu du pays en un incendie dévastateur. Cette fois, les murs de la vieille ville, jadis synonymes de sécurité, n’avaient pas pu protéger ses habitants, car l’agresseur se trouvait déjà à l’intérieur. Toute sa vie, Hind avait nourri la conviction que la religion n’était pas la seule ni même la principale cause du conflit israélo-palestinien, qu’elle estimait essentiellement fondé sur des questions politiques. Mais sa voix n’était qu’un murmure comparé au vacarme incessant des armes répandant la mort et la douleur, au nom d’une religion en théorie opposée à la violence. La bourgeoisie arabe quitta la ville en masse. De nombreuses familles prévoyaient de revenir après la fin des combats, et les collègues de Hind lui promirent qu’ils retravailleraient tous ensemble très vite. Mais la plupart d’entre eux ne retournèrent jamais à Jérusalem, et poursuivirent leur vie à Amman, à Damas ou auÞCaire. Pendant ce temps, au fur et à mesure que l’armée israélienne continuait sa conquête du pays, la vieille ville se remplissait de villageois évacués contraints de fuir vers Jérusalem dans l’espoir d’y survivre tant bien que mal. Hind fut l’unique membre de l’association à décider de rester sur place. La seule précaution qu’elle prit fut d’abandonner pendant quelques mois sa maison du quartier arménien, 18
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