Ma vie à dormir debout, JJ Debout - Page 1 - Extrait de Ma vie à dormir debout, de JJ Debout Jean-Jacques Debout Ma vie à dormir debout Autobiographie Avec la collaboration de Denis Taranto 1 Je suis né le 9 mars 1940. Mes tout premiers souvenirs ont trait à l’atmosphère de guerre. Je me souviens des sirènes qui hurlaient en bordure du bois de Vincennes, lorsque survenait une alerte aux bombardements. Dans ces cas-là, on me descendait, roulé dans une couverture militaire, jusqu’à l’abri que nous partagions avec des voisins. Là, avec ma mère et mes deux sœurs, et plus tard avec mon père revenu d’un camp de travail en Allemagne, nous attendions la fin des bombardements. Nous habitions square Sarah-Bernhardt, dans les immeubles en brique rouge situés juste à côté du lycée Hélène-Boucher ; par la suite, nous avons déménagé pour aller vivre à Saint-Mandé, près de la chaussée de l’Étang. J’étais le troisième enfant ; mes deux sœurs, Paule et Claudie, avaient déjà respectivement dix et quatre ans. Ma santé a d’emblée été fragile. À l’âge de cinq semaines, j’ai failli mourir. Je vomissais tout ce qu’on essayait de me faire avaler ; je ne digérais plus rien. Je ne m’alimentais plus. J’ai commencé à perdre du poids : mon état devenait critique. À l’hôpital Trousseau, on a proposé à ma mère de m’opérer. Après bien des hésitations, bien des angoisses, et sans doute bien des larmes, 9 Ma vie à dormir debout elle a fini par accepter. Un chirurgien allemand m’a ouvert le ventre et m’a, ce faisant, sauvé la vie. J’avais une sténose du pylore doublée d’une occlusion intestinale. Cela m’aurait certainement conduit à la mort si on avait attendu davantage. Quelques semaines plus tard, j’ai fait une récidive qui s’est conclue par une éventration, c’est-à-dire une hernie ventrale. On m’a donc opéré une seconde fois ; au terme de cette seconde intervention, le médecin me considérait comme fichu. Dans ces circonstances, ma sœur Paule a été autorisée à faire sa communion solennelle plus tôt que prévu. Elle souhaitait obtenir ainsi ma guérison et de fait, contre toute attente, j’ai survécu. Naturellement, je n’ai aucun souvenir de cet épisode. En revanche, il m’en reste une marque tangible : j’ai sur le ventre une cicatrice en zigzag de vingt centimètres de long. Quand j’étais petit, je demandais ce que c’était et ma mère me répondait : « C’est un arbre de Noël. » La forme de ma cicatrice évoque en effet vaguement celle d’un sapin. Peut-être est-ce à cause de cela que j’ai toujours aimé les enfants, la fête de Noël ? Que j’ai écrit pour les enfants des chansons à chanter à cette occasion ? Noël est une période où il faut de beaux spectacles pour faire rêver les enfants. L’autre souvenir qui me revient en mémoire lorsque j’évoque mon enfance, c’est la voix de ma mère. Elle me chantait des chansons qu’elle avait apprises dans sa jeunesse, avec une voix si pure, si juste, que cela m’enchantait. Aujourd’hui encore, alors qu’elle approche les cent trois ans, j’en suis stupéfait. Elle connaissait des dizaines d’airs, faisait preuve d’une mémoire étonnante, et me berçait ainsi conjointement de musique et de mots. Elle s’appelait Juliette Bonaventure de son nom de jeune fille ; elle était orpheline de père depuis l’âge de 10 Ma vie à dormir debout sept ans. Les photos qui la représentent montrent une jeune femme d’une grande beauté : elle a été élue reine de Paris en 1927. Avant d’épouser mon père, elle a fait partie du conservatoire populaire Mimi-Pinson, créé par Gustave Charpentier, où les femmes pouvaient recevoir une éducation musicale gratuite. Elle a d’ailleurs participé à l’opéra Louise, de Gustave Charpentier. Assurément, c’est à elle que je dois ce goût de la musique que j’ai manifesté très tôt, ces dispositions artistiques que j’avais et qu’elle a toujours encouragées, même lorsque cela lui occasionnait des différends avec mon père. Dès mon plus jeune âge, j’ai été fasciné par le poste de TSF, sur lequel étaient inscrits les noms des stations de radio. À trois ou quatre ans, je m’installais dès mon réveil devant le petit meuble en bois aux coins arrondis et j’écoutais, un bol de chocolat au lait à la main, les nouvelles qui nous arrivaient d’ailleurs. Mon père était particulièrement attentif lors de l’émission Les Français parlent aux Français. Comme tous ceux de ma génération, dans mon enfance, je n’entendais parler que de Hitler, de Pétain et de tickets de rationnement. C’est grâce à ce poste de TSF que, très jeune, j’ai découvert les voix de Maurice Chevalier, Tino Rossi, Charles Trenet, Mireille, Mistinguett, Joséphine Baker, Édith Piaf... L’oreille collée au poste, j’écoutais aussi les orchestres de Ray Ventura et ses collégiens, Victor Sylvestre et Glenn Miller, Louis Armstrong, Marlène Dietrich... Les émissions consacrées au jazz étaient sans conteste celles qui m’éblouissaient le plus ; Nat King Cole, Tommy Dorsey, Frank Sinatra, les Andrew Sisters m’ont dès l’enfance communiqué leur amour du rythme et de la mélodie. Dans mon jeune âge, j’ai contracté le virus de la musique en entendant tous ces immenses artistes qui me paraissaient alors aussi 11 Ma vie à dormir debout éloignés de moi que les étoiles au-dessus du ciel de Saint-Mandé. J’étais naturellement bien loin de m’imaginer qu’un jour la vie m’offrirait la chance de les rencontrer. La première étoile à avoir croisé mon chemin fut Joséphine Baker. Elle était venue présenter un spectacle à Saint-Aignan-sur-Cher, où je séjournais. Comme ma grand-mère paternelle, nous nous étions installés là en attendant que la capitale retrouve son calme et sa liberté. J’avais cinq ans. Avant de chanter, Joséphine Baker est descendue dans le public pour offrir aux femmes quelques petits bouquets de violettes. « Comment t’appelles-tu ? » m’a-t-elle demandé. Ému et émerveillé, j’ai répondu que mon nom était Jean-Jacques Debout. « Avec un nom pareil, tu iras loin, mon petit », m’a prédit cette bonne fée. Puis elle m’a installé sur le rebord de la scène du théâtre de verdure, où je l’ai vue de près chanter J’ai deux amours. Ce spectacle reste dans ma mémoire comme un instant de pure magie. Joséphine Baker était auréolée d’éphémères venus des bords du Cher, qui scintillaient dans la lumière des projecteurs. Elle a salué à plusieurs reprises le public qui l’applaudissait, m’a envoyé un baiser, puis elle a disparu. Après le concert, mes sœurs sont rentrées à bicyclette, tandis que ma mère et moi sommes montés dans la charrette des voisins, qui vivaient dans une grande ferme du côté de Seigy. Nous habitions pour notre part une fermette louée pour l’occasion, non loin du domicile de ma grand-mère paternelle, que nous appelions Mémé Clarisse. Écrivain, membre de la Société des gens de lettres, ma grand-mère était installée au presbytère de Seigy depuis le début de l’Occupation. Nous allions passer les soirées 12 Ma vie à dormir debout chez elle. Elle tenait au premier étage du presbytère un petit salon littéraire, souvenir de sa vie parisienne. Ma grand-mère avait publié plusieurs ouvrages qui faisaient l’admiration des familles avoisinantes. Le Manoir des saules, un roman dans lequel elle relatait la perte de l’un de ses enfants, mais aussi des ouvrages poétiques. Elle nous lisait de temps à autre des lettres qu’elle avait reçues de Marie Laurencin et de Colette, dont elle avait été l’amie. Colette avait d’ailleurs dédicacé à ma grandmère un exemplaire de son roman La Femme cachée en ces termes flatteurs : « À Clarisse Loyot-Debout, la seule femme qu’il ne faut pas cacher. » Outre son parcours littéraire, ma grand-mère avait été infirmière pendant la Première Guerre mondiale et à ce titre décorée de la médaille de la Croix-Rouge et de la croix de guerre, qu’elle avait reçue des mains du général Weygand. Il lui arrivait de nous montrer ces décorations. J’en éprouvais une grande fierté, mais aussi un peu d’inquiétude. Serais-je à la hauteur de cette femme si originale et si intelligente ? Tout Seigy appréciait ma grand-mère pour son courage et son dévouement. De jour comme de nuit, un voisin venait la chercher lorsqu’on avait besoin d’elle pour une piqûre, pour poser des ventouses ou pour un accouchement. Il n’y avait pas de médecin dans les environs. Le plus proche était à six kilomètres. Ma grand-mère offrait donc son aide sans retenue à ceux qui pouvaient en avoir besoin. Je me souviens aussi des visites de nuit de petits contingents allemands qui faisaient irruption au hasard dans les fermes, à la recherche de FFI (Forces françaises de l’intérieur). La ligne de démarcation était toute proche, et l’atmosphère parfois électrique dans la région. Comme tout le monde, à Seigy, je participais aux travaux des champs. Pendant les vendanges, un jour où je 13 Ma vie à dormir debout venais d’apporter un seau rempli de grappes de raisin dans une cave, je me suis trouvé seul à seul avec un paysan nommé Banban, qui m’a fait signe d’approcher. Il allait me montrer quelque chose de très amusant, m’at-il dit. Il m’a mis un tuyau en caoutchouc dans la bouche, et m’a recommandé d’aspirer, ce que j’ai fait. Le tuyau était relié à un énorme tonneau dans lequel le vin commençait à fermenter. Sur les recommandations de Banban, j’ai longuement aspiré le liquide apporté par le tuyau. Quand je suis ressorti de la cave, je marchais de travers. Je ne savais plus du tout où j’étais ; je n’étais plus capable de retrouver le chemin menant à notre ferme. C’est un voisin qui m’a ramené sur le cadre de son vélo. Ma mère m’a obligé à me coucher. À l’en croire, je répétais constamment : « Je suis content ! Je suis content ! » Voilà comment j’ai pris ma première cuite, à l’âge de cinq ans. Le lendemain, j’ai vu le fameux Banban accomplir un nouveau tour de force : cette fois, il avait fait un pari avec des vendangeurs. Pour gagner un paquet de gauloises, il mangeait des mulots crus, après leur avoir arraché la queue. Il les avalait tout rond, en les faisant passer avec un verre de vin tiré d’un petit tonneau qu’il gardait près de lui. Le village était traversé par un ruisseau dans lequel j’allais pêcher de tout petits poissons argentés. Mon père nous emmenait aussi en promenade sur le Cher, qui passait tout près de la fermette où nous vivions. Il s’était fait construire une barque et la soignait comme la prunelle de ses yeux. Il adorait pêcher à la ligne au lancer et nous rapportait des brochets ainsi que des tanches, que ma mère nous préparait d’une façon délicieuse. Mon rôle consistait à cultiver les asticots qui servaient d’appâts. Il m’arrivait aussi de jouer à la guerre avec ma plus jeune sœur Claudie et les enfants de nos voisins. Un 14 Ma vie à dormir debout homme nous avait fabriqué des fusils en bois. Claudie tenait le rôle de l’infirmière, et moi celui du FFI. Comme mes sœurs, j’allais à l’école à Seigy. Mais à la différence de celles-ci, mes résultats scolaires n’étaient déjà pas très brillants. En dehors de l’école, je prenais donc des cours de rattrapage chez Mme Riberrioux, un ancien professeur de français. C’était une dame patiente et bonne. Je me souviens que, pendant les cours, je lui chantais Les Trois Cloches, en imitant les voix de Piaf et de Fred Mella. Il y avait un très bel écho dans sa cuisine, qui me donnait l’impression de chanter dans une église. Un jour, j’ai appris que L’Île-Plage de Saint-Aignan organisait un concours de chant devant la piste de danse, avec l’orchestre de Roger Guillet. J’ai alors fait des pieds et des mains pour qu’on m’y inscrive. Ma mère a fini par céder à ma demande. Les organisateurs m’ont trouvé trop jeune, bien sûr. Mais après m’avoir fait passer une audition, ils ont accepté de m’inscrire. J’ai choisi Je chante de Charles Trenet, que j’avais appris en écoutant la radio. Le jour venu, j’ai interprété ma chanson avec toute l’ardeur de mes cinq ans. Je revois les gens m’encourager de leurs sourires et de leurs applaudissements. Après délibération, le chef d’orchestre a annoncé à l’assistance que j’avais remporté le concours. Je revois les gens m’applaudir à tout rompre. J’avais gagné un an d’entrée gratuite à la plage ! C’était ma première victoire dans le domaine de la chanson. Elle est restée chère à mon cœur, bien sûr. Ces souvenirs sont associés à celui de ma première bicyclette ; celle-ci a été une grande joie pour moi. J’étais enfin autonome, je pouvais désormais me déplacer d’un endroit à un autre, découvrir des petits chemins de campagne comme bon me semblait. Je pouvais me rendre à 15 Ma vie à dormir debout la plage de Saint-Aignan où je retrouvais mes copains. J’y avais aussi fait la connaissance d’une petite fille de la bande qui répondait au prénom de Dominique. Elle avait le teint mat et des yeux aux cils merveilleusement fournis qui la faisaient ressembler à une poupée ancienne. Elle jouait au tennis et ses jambes étaient d’une élégance incomparable. Sa maman était originaire de Nouvelle-Calédonie, ce qui conférait à sa beauté une pointe d’exotisme. Après l’école, j’allais à la plage, où je la retrouvais. J’imaginais qu’un jour je me marierais avec elle et que nous ferions ensemble des voyages extraordinaires. En dépit de la guerre, ces années ont compté parmi les plus beaux moments de ma vie. Quelque temps après le terrible bombardement de Vierzon, nous avons commencé à suivre les progrès du Débarquement à la radio. À partir de là, nous avons parlé de retourner à Saint-Mandé. Le nom de De Gaulle était sur toutes les lèvres et, en quelques jours, sa croix de Lorraine avait été reconnue comme l’emblème des Français. Ma mère s’est mise à préparer les valises, en attendant que mon père, qui était retourné à Paris, vienne nous chercher. Après la Libération, nous avons retrouvé la rue Renault et Saint-Mandé. Paule et Claudie ont été inscrites à l’Institut Sévigné, rue Jeanne-d’Arc, une école tenue par des religieuses. Quant à moi, je fréquentais l’école Decroly, qui se trouvait presque en face du zoo de Vincennes. C’était une institution expérimentale, avec des professeurs au tempérament artiste. Mes parents, compte tenu de ma santé fragile, avaient décidé de m’y inscrire pour que je profite du grand air du bois de Vincennes. J’y suis resté un an. Je garde surtout le souvenir des cours de dessin, de gymnastique et de chant. J’allais souvent au zoo, ainsi qu’au musée des Colonies qui avait été construit pour l’Exposition universelle de 16 Ma vie à dormir debout 1889. J’adorais les singes sur leur rocher et le gros éléphant à qui j’offrais des croissants qu’il attrapait du bout de sa trompe, et qui semblait toujours me remercier en hochant la tête. Cette année-là, j’ai eu des problèmes pulmonaires ; ma mère m’a donc accompagné à Arcachon, dans une pension de famille où nous avons séjourné plusieurs mois, le temps nécessaire à mon rétablissement. C’est là que j’ai assisté à un spectacle inoubliable : Fernandel se produisant en comique troupier. Il chantait tous ses succès, et la salle reprenait ses refrains avec ardeur. J’ai moi aussi chanté : « Félicie... aussi ! » La représentation était d’une incroyable gaieté et j’ai senti confusément à quel point j’avais de la chance d’assister à semblable performance artistique. Durant les grandes vacances de la même année, j’ai également assisté, au théâtre de verdure de L’Île-Plage de Saint-Aignan, à un concert d’André Claveau et Jacqueline François. Cette dernière, qui chantait alors Mademoiselle de Paris, était assaillie de bouquets de fleurs que le public tenait absolument à lui offrir. Pour ma part, je me suis battu pour obtenir un autographe. À la rentrée des classes, fini l’école Decroly : on m’a inscrit en 7e à l’école paroissiale de Saint-Mandé. Là, je me suis lié d’amitié avec un garçon qui se passionnait pour toutes les disciplines artistiques. Il aimait non seulement le dessin, pour lequel il manifestait déjà des aptitudes remarquables, mais aussi la musique, la danse, le cinéma... Il connaissait toutes les comédies musicales américaines par cœur et sa mère, une ancienne danseuse étoile des ballets de Busby Berkeley de New York, dirigeait un cours de danse à Saint-Mandé. Ce nouvel ami répondait au nom de Jean-Paul Goude, rêvait de rouler 17
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